Zurich SC Lions

Chapitre V - De l'exil à l'exploit

 

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Le vénérable Hallenstadion doit en effet être entièrement rénové, et il sera fermé quatorze mois pour travaux. Sachant qu'ils ont déjà perdu un million et demi de francs suisses (un million d'euros) la saison précédentes, et que les pertes ne peuvent que se creuser dans une patinoire de repli, les ZSC Lions doivent se préparer avec un an d'avance à un plan de rigueur pendant ces temps difficiles. On n'hésite pas à déclarer à cette période que l'on jouera avec moitié de jeunes...

Ces bonnes intentions sont vite oubliées. Après onze journées, Zurich retrouve sa folie acheteuse et fait venir Lonny Bohonos, la star canadienne de Davos. Le pauvre Matte, décisif quelques mois plus tôt, doit alors céder sa place. Il est relégué chez les GCK Lions et met un terme à sa carrière dès le mois de décembre après une blessure à l'épaule. La saison 2003/04 se termine elle aussi par une défaite en demi-finale contre Lugano, en ayant même mené trois manches à une, mais cette fois, ce bilan est considéré positif. Les attentes étaient en effet bien moindres avec l'entraîneur débutant en LNA Christian Weber, surtout que la principale recrue de l'intersaison, le maestro défensif Jamie Heward, a connu un mois et demi d'absence pour une fracture du poignet et a subi une commotion cérébrale en play-offs.

La saison a surtout été consacrée à préparer la suivante. L'idée initial était de passer l'année d'exil dans la patinoire du rival cantonal Kloten. Mais les supporters des Aviateurs étaient très défavorables à cette aide apportée à l'ennemi juré. Les ZSC Lions ont donc opté pour une solution locale, en aménageant la patinoire Neudorf, dans le quartier d'Oerlikon. Le choix provoque une opposition de certains riverains qui craignent pour leur tranquillité. Les supporters du ZSC ne font rien pour les rassurer : ils traînent une mauvaise réputation après quelques incidents en marge de rencontres de championnat, obligeant la police à intervenir avec des gaz lacrymogènes. Le projet passe cependant les obstacles. La ville de Zurich consent un prêt de deux millions de francs suisses afin que le club adapte le bâtiment pour accueillir provisoirement une équipe et le restitue ensuite à son état d'origine.

En exil avec ses fidèles

La patinoire d'Oerlikon n'est évidemment pas transformée en arène géante. La capacité maximale ainsi atteinte est inférieure à 4000 spectateurs, la moitié de l'affluence habituelle, et ce uniquement avec des places debout, qu'on soit V.I.P. ou fan de base. Le championnat 2004/05 se déroule donc en petit comité, pour les privilégiés qui peuvent se payer l'abonnement à 1000 francs suisses (650 euros).

Il n'y a pas que du snobisme à rester dans ces conditions de confort minimales. Il y a aussi du plaisir, car l'équipe alignée sur la glace a fière allure avec l'arrivée de NHL de Randy Robitaille et une profondeur de banc enviable de tous. Le défenseur offensif Mark Streit élève encore son niveau et orchestre le jeu de puissance à la ligne bleue avec Jan Alston. Zurich va jusqu'en finale, où, "heureusement", il perd. "Heureusement", parce que le directeur sportif Simon Schenk avait bien précisé que le titre serait arrivé dans ce cas un an plus tôt.

Le but des ZSC, c'est en effet de redevenir champion l'année du retour dans le Hallenstadion tout neuf. Ce serait la conjonction d'évènements idéale. Mais dans leurs doux rêves, les dirigeants ont oublié une chose : la planification et le sport, ce n'est pas très compatible.

Cette saison 2005/06 est supposée être celle de la consécration, celle pour laquelle on a consenti tous ces efforts (quatre millions d'euros de pertes pendant la transition, comblés comme d'habitude par le président-mécène Walter Frey). Elle restera effectivement dans l'histoire, mais comme un total ratage. Dès les matches de préparation, il est patent que l'équipe ne fonctionne pas. Robitaille est retourné en NHL et y a été rejoint par Streit, qui a signé pour le Canadien de Montréal. Ni l'un ni l'autre n'ont été remplacés.

Partis des tréfonds...

Les Lions ont perdu à la fois leur leaders et leurs travailleurs de l'ombre, et parmi les nombreux internationaux recrutés (Beat Forster, Severin Blindenbacher, Daniel Steiner, Adrian Wichser, Thierry Paterlini), aucun ne prend ses responsabilités. Chacun se repose sur son voisin et l'esprit d'équipe ne naît à aucun voisin. Même le gardien finlandais Ari Sulander, arrivé avec quelques kilos de trop à l'intersaison, n'a plus sa condition habituelle. Son compatriote Juhani Tamminen, engagé comme sauveur, ne parvient pas plus à redresser la situation. C'est sans lui que l'équipe échappe de justesse à la dernière place en battant Fribourg-Gottéron dans la série pour le maintien. Les Zurichois ont aussi été battus par Riga en Coupe Continentale et paraissent à cet instant à des années-lumière des sommets européens...

On repart presque de zéro en 2006/07 : Harold Kreis, champion en titre en prenant Lugano en intérim, est chargé du boulot. Étant de la même génération "germano-canadienne" que le sélectionneur national Ralph Krueger, il est un peu considéré comme un disciple, adepte d'un hockey pareillement défensif. L'effectif, lui, n'a guère varié. On lui a simplement ajouté une touche slovaque. Le talentueux Robert Petrovicky, présent depuis deux ans, se voit ajouter deux compatriotes : Rastislav Pavlikovsky, qui a été champion du monde avec lui en 2002, et le solide défenseur Radoslav Suchy qui revient de six saisons de NHL. Et lorsque l'inconstant Petrovicky tirera sa révérence un an plus tard, un autre Slovaque arrivera : l'ailier aux accélérations de feu Peter Sejna, le seul Européen à avoir remporté le prestigieux trophée Hobey Baker de meilleur joueur universitaire aux États-Unis.

Les déboires de la saison-catastrophe ont laissé des traces : on ne recense plus que 7000 spectateurs de moyenne, deux mille de moins qu'à la grande époque. Le nouveau Hallenstadion est encore à conquérir. Heureusement, il reste Ari Sulander, qui a déjà dépassé la date de fin de carrière prévue par les pronostiqueurs. Il retrouve son niveau, et Zurich, pénible huitième en saison régulière, mène 3 manches à 1 en quart de finale contre le favori Davos... au moment où le gardien finlandais se blesse aux adducteurs. Reto Berra n'est pas prêt à assurer la succession.

... pour devenir champions de Suisse...

Si la malchance s'en est mêlée, on aura quand même retenu que Zurich est devenue une équipe de milieu de tableau capable d'exploits en play-offs. Et c'est exactement ce qui va se passer en 2007/08. Le début de championnat n'est pourtant guère folichon, et on ne se presse donc pour prolonger le contrat de Kreis, qui décide alors de signer à Düsseldorf pour la saison suivante.

Se sachant sur le départ, l'entraîneur germano-canadien résiste peut-être mieux à la pression de la presse de boulevard zurichoise. En tout cas, comme à Lugano, il part avec la couronne. Son système défensif fait la différence en play-offs, en s'appuyant sur des arrières capables à la fois de faire le ménage et de bien relancer. Le Canadien Domenico Pittis devient le bourreau des Genevois lors de deux séances de tirs au but successives et décisives.

Il est amusant de constater combien les hommes-clés de ce titre 2008 avaient été critiqués quelques années plus tôt. Bouc émissaire parfait des titres manqués durant toutes ces années, critiqué pour n'être pas le leader attendu, Mathias Seger soulève le trophée en tant que capitaine. Son collègue défensif Beat Forster, dont le statut d'international fixe a parfois fait controverse, se rend incontestable en limitant les fautes stupides et en réussissant un excellent championnat.

Quant à Sulander, il n'a toujours pas l'intention d'arrêter. Pour les gardiens issus de la très large organisation du club (400 jeunes), il n'y a plus qu'à s'exiler au lieu d'attendre, comme l'ont fait Berra ou Genoni. Mais en 2008/09, pour la première fois, un successeur semble pointer le nez. Lukas Flüeler a droit à quelques titularisations en profitant de la tournante des étrangers.

Zurich a en effet une seule recrue, mais quelle recrue : Jean-Guy Trudel a été un des meilleurs joueurs de la LNA suisse pendant quatre ans avec Ambrì. Il est rentré en Amérique du nord en pensant avoir enfin sa vraie chance en NHL, mais n'a pas pu y jouer le moindre match. C'est un joueur encore plus motivé qui arrive à Zurich, un joueur dont la persévérance offensive illustre le nouveau dynamisme canadien qui porte le ZSC à enchaîner les exploits européens.

... et d'Europe !

Dans la nouvelle Ligue des Champions, tous les étrangers peuvent jouer, et le métier de Sulander est irremplaçable. Comme c'est le cas depuis plusieurs années, il commet quelques erreurs, notamment contre le Slavia Prague, dans le seul match perdu - aux tirs au but - par les Zurichois dans la compétition européenne. Mais le quarantenaire finit par être élu joueur le plus précieux de la compétition.

L'entraîneur Sean Simpson a récupéré une équipe championne par surprise, un défi dans lequel il pouvait avoir tout à perdre. Au contraire, il la transforme en quelques mois en un champion d'Europe encore plus étonnant. Les Lions ne se contentent plus de défendre, ils pressent leur adversaire et ne laissent pas respirer les trop placides Russes de Magnitogorsk dans la première finale jamais atteinte par un club suisse. Les Zurichois se font rejoindre au score à l'aller après un excellent départ, mais confirment qu'ils ne jouent pas que sur l'effet de surprise en infligeant au match retour un 5-0 mérité, tant ils ont dominé tous les duels.

Si la LNA change de statut en Europe et acquiert une vraie reconnaissance internationale, c'est donc au ZSC qu'elle le doit. C'est évidemment très important pour Zurich, qui se pare ainsi des atours de la "capitale du hockey helvétique". Petit regard fier en direction de Berne...

Pourtant, cette consécration en Ligue des Champions a aussi illustré la principale limite de Zurich à l'heure actuelle : les matches décisifs ont dû se jouer à Rapperswil parce que le Hallenstadion était réservé par ailleurs ! D'accord, l'enceinte est historique, d'accord, elle est neuve, mais il est tellement occupé par des évènements et spectacles divers qu'il est devenu un frein. Il crée d'inextricables problèmes de calendrier aux Lions depuis sa réouverture, et ceux-ci auraient besoin d'une patinoire "à eux" pour être un grand d'Europe, comme cette victoire dans la première Ligue des Champions les y prédestine.

Marc Branchu

 

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