Rouen - Grenoble (18 mai 1991)
Finale retour du championnat de France.
Comme la patinoire rouennaise est en reconstruction sur l'île Lacroix, c'est Caen qui a l'honneur d'accueillir la rencontre peut-être la plus attendue de l'histoire de la Coupe Magnus, dans une incertitude totale avec le mince succès de Grenoble à l'aller (5-4). Même sur glace neutre, ce match retour se déroule aussi à guichets fermés. Si près de 150 supporters grenoblois ont fait le long déplacement, les partisans rouennais sont évidemment bien plus nombreux dans une union des deux Normandies.
L'incertitude a longtemps régné sur la présence des deux principaux blessés Christophe Ville et Christian Pouget. Heureusement que cette finale retour a été repoussée de deux jours pour permettre la diffusion sur France 3, car ils n'auraient pas été en état de jouer avant-hier ! Le genou droit de Ville a été traité par une malette d'électrothérapie à l'avant du car pendant le voyage. L'épaule droite de Pouget le faisait encore terriblement souffrir hier, mais il s'est testé à l'échauffement et tient finalement sa place, même si c'est avec un rôle plus limité que d'habitude : il laisse rapidement son poste en première ligne à Éric Lebey et figure sur le troisième trio à vocation plus défensive aux côtés de Fabrice Texier.
Les duels sont acharnés et après seulement 79 secondes, Steven Woodburn prend déjà sa première - et pas sa dernière - pénalité. Grenoble en profite pour prendre l'initiative du jeu et la garder avec des relances plus rapides. Mais comme au match aller, Rouen est plus direct et dangereux dans ses contre-attaques. Après six minutes de jeu, le défenseur Jean-Philippe Lemoine doit sauver sur sa ligne un slap dévié de Larry Huras que le gardien Jean-Marc Djian n'a pu que toucher sans l'arrêter. L'avertissement est sans frais, mais trois minutes plus tard, Gérald Guennelon file en prison pour un coup de crosse. Le powerplay rouennais un peu indolent laisse partir Grenoble à 4 contre 1 mais le slap de Ville ne fait que frôler la barre transversale.
Les Dragons retournent à l'attaque et le lancer de la ligne bleue de Claude Verret est alors dévié victorieusement par Franck Pajonkowski. Coupable sur ce but à cause d'un mauvais dégagement, Yves Crettenand se rattrape très rapidement en récupérant le palet sous un défenseur normand pour égaliser. Une pénalité de Laporte permet à Karel Svoboda de donner l'avantage aux Grenoblois juste avant la pause par un exploit personnel, en partant de la zone neutre pour dribbler Larry Huras et tromper Petri Ylönen, qui en jette sa crosse sur la glace de colère (1-2).
Dès la reprise, un tir anodin à ras glace depuis la ligne bleue de Patrice Fleutot piège le gardien Jean-Marc Djian. Deux minutes plus tard, Claude Verret passe depuis l'arrière de la cage et Benoît Laporte coupe la trajectoire² (3-2). Égalité parfaite au cumul des deux rencontres... puis avantage à Rouen lorsque Franck Saunier redouble ses passes avec "Pajon" pour convertir un 2 contre 1 face à Guennelon alors que Lemoine est en retard au repli. Le RHC bénéficie d'une pénalité de Barin (retenir) mais gère très mal cette situation idéale. Les vedettes rouennaises restent trop longtemps sur la glace, Pajonkowski perd le palet et laisse Christophe Ville s'échapper seul et relancer la finale. Yves Crettenand enfonce le clou par une action spectaculaire au milieu d'une défense normande étrangement passive. Grenoble reprend la main et remet en place son pressing.
Il reste vingt minutes dans cette finale folle. Rouen reste dangereux en contre-attaque mais Djian gèle un tir de Denis Perez malgré la pression de Fournier. La situation devient crispante. Grenoble n'arrive pas à se libérer à 5 contre 3 après deux fautes de Woodburn (faire trébucher) et Pajon (attitude antisportive)... mais Rouen non plus ne profite pas de 31 secondes de double supériorité numérique avec Lemoine et Svoboda en prison. Djian signe deux arrêts-clés pendant cet intervalle de temps. Les Brûleurs de Loups ont fait le plus dur en tuant ces pénalités et un but-surprise du défenseur Steve Harrison les lièbre un peu plus. Mais à trois minutes de la fin, Laporte contrôle un rebond avec le patin puis égalise à 5-5. Le suspense redevient entier... mais Pat Daley prend une pénalité très coûtuse dix secondes après le coup d'envoi. Malgré deux ultimes lancers, il est trop tard pour les Dragons qui perdent leur titre et finiront prostrés dans un coin de la patinoire. Pour Grenoble, au contraire, la fête se prolongera de manière mémorable dans une pizzéria de Caen dont les caisses de bière seront dévalisées.
Tristan Alric titre "Grenoble se sauve" dans son article de L'Équipe, ce qui est un verbe pour le moins inhabituel après une finale. Le triomphe du club isérois, champion en junior puis en senior en quelques semaines, est en effet peu à peu apparu comme un acte nécessaire pour survivre lors de l'échéance prochaine de la période de six mois du redressement judiciaire. Derrière l'explosion de joie des nouveaux champions, on entrevoit l'orgueil des hockeyeurs français, mais aussi l'espoir que cette belle aventure ne finisse pas trop vite. La présence en tribune des deux adjoints de la Ville de Grenoble (l'ancien entraîneur du club de rugby Jean Liénard et le conseiller Yves Machefaux qui est un membre de la garde rapprochée du Maire Alain Carignon) assurera-t-elle le soutien de la municipalité et le fameux million promis pour le sauvetage du club qui vient de lui amener un titre national ?
Commentaires d'après-match (dans Paris Normandie, L'Équipe et le Dauphiné Libéré) :
Larry Huras (entraîneur-joueur de Rouen) : "C'est incroyable ! On mène 3-0 chez eux et 4-2 chez nous et on se fait remonter. On fait des fautes comme jamais on n'en a fait. À partir de là, on ne mérite pas de conserver le titre. On fait l'essentiel, on joue bien, et tout à coup, crac. [La saison] est longue et peu motivante. Cinq semaines de coupure, 28 matches seulement en sept mois et demi. Comment voulez-vous garder un bon niveau ? Nous n'avons jamais été poussés de toute la saison. Nous avons souvent gagné largement sans avoir eu à bien jouer, ce qui ne nous a pas aidés. Cela dit, bravo aux Grenoblois ! Ils ont eu des matchs durs pour parvenir en finale... et ils étaient mieux accrochés sur la glace. Ils ont voulu gagner plus que nous. Ils jouaient pour la survie, nous... pour le titre. Nous n'avions pas assez faim. Nous avons été les meilleurs de la saison, dans toutes les catégories statistiques. Dans mon esprit, nous sommes toujours le premier club de France. Nous perdons notre titre pour quoi ? Pour un but ! Sur 2 matches alors que les quarts et demi-finales se sont joués en 3 de 5. C'était le cas de figure qui nous désavantageait le plus. C'est le CNHG qui l'a voulu ainsi. Il fallait que nous perdions, c'est évident."
Luc Tardif (membre du comité directeur de Rouen) : "Sur l'ensemble des deux matchs, nous avons commis trop d'erreurs, il faut savoir l'admettre. Nous avions la situation en main et nous leur avons donné trop d'occasions. À 4-2, les joueurs sont restés trop longtemps sur la glace. Ils se sont fair prendre un contre à 5 contre 4. Nous n'avons pas su jouer juste au bon moment. Même en comptant nos erreurs, nous étions très près de réussir. L'année prochaine, il va falloir serrer les boulons."
Bohuslav Ebermann (entraîneur de Grenoble) : "Je suis presque aussi heureux que lorsque j'ai gagné le titre mondial dans mon pays. C'est vraiment super de partir sur un titre de champion de France. Maintenant, je regrette presque d'aller en Suisse la saison prochaine ! C'est quand même fou que penser que nous sommes champions alors que notre club est en redressement judiciaire jusqu'au 6 juin ! Au début de la saison, personne ne croyait en nous. C'était logique, car on annonçait notre forfait toutes les semaines. Les deux grands favoris étaient Rouen et Briançon. Mais nos problèmes financiers ont finalement eu du positif. Ils nous ont soudés. Au lieu de se laisser abattre, l'équipe s'est énormément renforcée moralement. Elle a su faire front au point de battre vers la fin du championnat tous les autres clubs, soit sept victoires d'affilée. C'est à ce moment-là que nous avons pris un élan décisif. Il y a trois ans, j'avais lancé un pari complètement fou. Celui de lancer une équipe de Ligue nationale composée entièrement de hockeyeurs français. Cette saison, mis à part nos deux renforts étrangers autorisés Svoboda et Harisson, c'est le cas. Or, Rouen compte, en plus de ses deux renforts étrangers, sept Franco-Canadiens. C'est donc une victoire historique pour le hockey français."
Jean-Philippe Lemoine (défenseur de Grenoble) : "Après une saison particulièrement difficile, c'est magnifique ! Surtout tenant compte des problèmes financiers que nous avons connus ainsi que des nombreux blessés, contrairement à Rouen où tout s'est bien passé durant la saison. Nous nous sommes bien battus car nous avions avant tout envie de prouver que des joueurs français étaient tout aussi capables que des Canadiens de remporter la Coupe Magnus. Avec le talent et le courage des Français nous sommes parvenus à monter sur la plus haute marche du podium et croyez-moi c'est le pied !"
Philippe Bozon (attaquant de Grenoble) : "Le match de ce soir a été un reflet de toute notre saison. C'est-à-dire que malgré tous les problèmes que nous avons rencontrés, le groupe a démontré qu'il était parfaitement soudé pour se remotiver même lorsque nous étions menés au score pour finalement revenir et finir par l'emporter. Je suis particulièrement heureux de ce titre surtout pour Grenoble et pour les supporters. Pour ma part j'espère fortement que Grenoble va parvenir à conserver l'an prochain une équipe de haut niveau assurant la survie du hockey dans les Alpes."
Yves Crettenand (attaquant de Grenoble) : "Il est évident que je suis particulièrement heureux, puisque pour moi il s'agit du premier titre national. Ce qui me satisfait le plus, c'est que ce titre nous l'ayons obtenu contre Rouen, car j'avais personnellement une revanche à prendre contre cette équipe. Voilà que me fait encore plus plaisir."

Rouen HC - CSG Grenoble 5-5 (1-2, 3-2, 1-1)
Samedi 18 mai 1991 à 20h30 à la patinoire de Caen. 2300 spectateurs.
Arbitres : M. Malletroit assisté de MM. Calamoneri et Boite.
Pénalités : Rouen 16' (4', 6', 6') ; Grenoble 12' (2', 4', 6').
Évolution du score :
1-0 à 11'06" : Pajonkowski assisté de Verret (sup. num.)
1-1 à 14'13" : Crettenand
1-2 à 19'55" : Svoboda (sup. num.)
2-2 à 20'57" : Fleutot
3-2 à 23'13" : Laporte assisté de Verret et Chaix
4-2 à 28'38" : Saunier assisté de Pajonkowski et Fournier
4-3 à 30'58" : Ville (inf. num.)
4-4 à 32'44" : Crettenand assisté de Ville
4-5 à 54'07" : Harrison
5-5 à 57'02" : Laporte (sup. num.)
Rouen HC
Attaquants :
Franck Saunier (+1) - Franck Pajonkowski (2') - Guy Fournier (-1)
Benoît Laporte (-1, 2') - Claude Verret (C, -1) - Thierry Chaix
Patrick Daley (A, -1, 2') - Patrice Fleutot (2') - Stéphane Ducable
Défenseurs :
David Randall (+1) - Steven Woodburn (-3, 6')
Denis Perez (A, +1) - Larry Huras (-1)
Alain Roux
Gardien :
Petri Ylönen (2') [sorti à 59'46"]
Remplaçants : Philippe Ranger (G), Stéphane Lesiourd, Mickaël Babin, Steve Marie (A).
CSG Grenoble
Attaquants :
Éric Lebey - Karel Svoboda (-1, 2') - Philippe Bozon (A, -1)
Yves Crettenand (+1) - Christophe Ville (+1) - Stéphane Barin (2')
Christian Pouget (C) - Fabrice Texier - Christian Bozon (2')
Défenseurs :
Jean-Philippe Lemoine (A, 2') - Gérald Guennelon (4')
Stephen Harrison (+3) - Bernard Séguy (+1)
Gardien :
Jean-Marc Djian
Remplaçants : Yaël Cravero (G), Nicolas Carry, Allan Chauvin (D), Jean-Luc Chapuis, Stéphane Arcangeloni (A).