Les origines du hockey sur glace

 

S'il est une paternité qui est pour le moins disputée, c'est bien celle de l'invention du hockey. Pêle-mêle, les Canadiens, les Américains, les Écossais, les Irlandais, les Néerlandais, les Amérindiens, et même les Français, ont trouvé dans leurs jeux traditionnels un ancêtre plus ou moins convaincant du hockey.

Il est vrai que des jeux de crosse furent pratiqués dans l'Antiquité, et en Europe durant le Moyen-Âge, y compris en France avec la soule à la crosse, équivalent de la soule qui est à la fois le lointain ancêtre du football et du rugby. Ces sports de crosse ne se pratiquaient pas sur de la glace, et comme leurs règles ne sont pas toujours connues, ils peuvent très bien être également considérés comme les ancêtres de bien d'autres sports avec un accessoire. Dans le cas de la soule à la crosse, pratiquée principalement en pays d'oïl en Bretagne et en Normandie, son héritage le plus avéré est étymologique : les missionnaires d'origine français ont donné son nom à un jeu similaire des Indiens d'Amérique (désigné par le nom anglais de Baggataway), considéré aujourd'hui comme le sport national du Canada sous le nom de la crosse (lacrosse - en un seul mot - en anglais).

Windsor et Halifax

Le sport national canadien ? N'est-ce pas aussi le cas du hockey sur glace ? Compte tenu de sa grande popularité et de son aspect dominant, les Canadiens ont toujours tenu pour acquis que ce sport était "le leur", et qu'ils l'ont donc inventé. Le débat le plus vif était une querelle de clochers entre villes canadiennes pour en revendiquer la paternité.

Le premier acteur de ce débat a été James T. Sutherland (1870-1955) qui a milité toute sa vie pour la reconnaissance de sa ville natale - Kingston dans l'Ontario - comme lieu de naissance du hockey (appelé localement "shinny"). Les faits historiques qu'il citait étaient toujours minces ou approximatifs - il en est ainsi du match entre soldats britanniques de la "Royal Canadian Rifle" sur le lac Ontario à Noël 1855... à une date où la température n'aurait pas permis à la glace de geler dans le port de Kingston - mais sa position très élevée au sein de la fédération amateur du Canada lui a donné un fort écho. Cette prétention de Kingston à être le berceau du hockey canadien explique que le Temple de la Renommée (Hall of Fame) y ait été fondé en 1943, mais sans salle d'exposition. Le véritable musée sera ouvert à Toronto, après la mort de Sutherland, même si les gens de Kingston ont continué à porter le flambeau et à ouvrir leur propre Hall of Fame : il a même accueilli pendant cinq années celui de l'IIHF, avant que celui-ci n'intègre lui aussi celui de Toronto.

Deux autres villes, toutes deux situées dans la province maritime canadienne de Nouvelle-Écosse, ont ensuite affirmé leur rôle précurseur : Halifax - alliée a sa voisine Dartmouth - a l'avantage du nombre avec moult articles de journaux décrivant une pratique continue d'un hockey sur glace primitif (souvent appelé "ricket") ; sa concurrente Windsor a l'avantage de l'ancienneté en arguant de références remontant au tout début du XIXe siècle, même si les preuves ne sont pas des sources contemporaines mais plus tardives : un ouvrage de fiction et une lettre dans lesquels le personnage, respectivement l'auteur, se souviennent d'une activité pratique dans leur adolescence, sous le nom de "hurly" (désignant la crosse).

Le seul point qui faisait un peu consensus (et qui a été reconnu par la fédération internationale), c'est que la véritable naissance du hockey "organisé" date de Montréal, avec le premier match de hockey "organisé" à la Victoria Skating Rink en 1875. Ce jour-là, au lieu d'une balle en caoutchouc, on utilisa un morceau plat de bois, afin qu'il reste sur la glace et ne risque pas de s'envoler au milieu des spectateurs. C'était aussi une mesure de protection des gardiens, qui ne portaient pas d'équipement spécial. En contrepartie, les portiers n'avaient alors pas le droit de se coucher sur la glace, sinon ils auraient totalement obstrué le but.

Une définition canadienne du hockey... qui dépossède le Canada

Pour autant, la fièvre du débat des origines n'était pas éteinte, et la SIHR (Society for International Hockey Research, qui a depuis 2013 une abréviation française reconnue, SIRH) a fondé en 2001 un "Comité des origines" qui, pour examiner scrupuleusement les arguments des uns et des autres, a d'abord dû définir ce qu'était le hockey sur glace. Il a fixé six critères : deux équipes, de la glace, des patins, des crosses incurvées, un petit projectile (balle ou palet), un objectif de marquer dans des buts adverses. On comprend tout de suite que ces critères s'appliquent à deux sports qui existent encore aujourd'hui avec des règles et des compétitions bien distinctes : le hockey sur glace - joué avec un palet à 6 contre 6 sur une surface d'environ 60 mètres sur 30 - et le bandy - joué avec une balle à 11 contre 11 sur la surface d'un terrain de football. Dans les versions primitives, la taille des terrains n'était pas absolument pas fixée, pas plus que le nombre de joueurs : il était habituellement égal à la moitié des participants, chaque "capitaine" piochant tour à tour comme dans des jeux scolaires. Pour information, le fameux premier match de Montréal s'est joué à 9 contre 9...

Et c'est ainsi qu'un Comité constitué à 100% d'historiens canadiens - pour qui le bandy est un sujet mineur exotique alors qu'il a été un élément fondamental de la construction du hockey européen - a créé une définition qui a dépossédé le Canada de la paternité de son sport favori.

Le coup de grâce a été porté en 2014 par la publication d'un livre intitulé On the Origin of Hockey, écrit par le président (québécois) de la SIHR, Jean-Patrice Martel, et fondé sur les recherches de deux historiens suédois du hockey, Patrick Houda et Carl Gidén. Si elle peut agacer les Canadiens les plus nationalistes, peu enclins à écouter une vérité venue de l'extérieur, la nationalité des chercheurs est pourtant la meilleure garante de leurs intentions. Les précédents livres, sites internet et articles sur la question des origines étaient fortement chauvins et visaient à démontrer que le hockey était né dans la ville (ou au mieux la région) de l'auteur. Ici, on vous rassure, nulle intention de démontrer que le hockey est né en Suède...

Ce travail remarquable - à lire pour tout passionné du sujet - donne le meilleur panorama existant de la pratique du hockey sur glace avant 1875. Sans prétendre à l'exhaustivité (les sources utilisées sont uniquement anglophones et le hockey pratiqué aussi à Saint-Pétersbourg n'est donc pas traité), ils déplacent le point de vue par rapport à la guéguerre entre villes et provinces canadiennes. La thèse déployée est que le hockey sur glace est né en Angleterre, et aussi qu'il avait une étendue qu'on ne soupçonnait peut-être pas. Le titre du livre, allusion au On the Origin of Species de Charles Darwin, est un clin d'œil au fait que le père de la théorie de l'évolution (1809-1882) évoque avoir adoré jouer au "Hocky on the ice in skates" dans sa jeunesse. Les auteurs démontrent de manière implacable que des sources anglaises préexistent à toutes les sources canadiennes. Le caractère le plus démystificateur de la thèse est la remise en cause du fait que le match de 1875 à Montréal - sans en remettre en cause l'importance historique - ait eu une caractéristique fondatrice du hockey moderne qui le distinguerait des précédents. Et en particulier, pas le caractère "organisé" qu'on lui prête.

Reprenons l'histoire depuis le début, avec un premier accessoire-clé : les patins à lames métalliques ont été inventés aux Pays-Bas. Malgré le caractère précurseur de ce pays dans le domaine du patinage, il n'existe à ce jour aucun indice d'une origine néerlandaise d'un sport similaire au hockey. Si on recense moult peintures flamandes où l'on voit des activités hivernales de crosse, il est admis à ce jour qu'il s'agit du kolv, l'ancêtre du golf (qui verra le jour en Écosse). Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ce patinage "néerlandais" est introduit en Angleterre. C'est le croisement avec les sports de crosse qui préexistaient dans les îles britanniques qui donne naissance au hockey sur glace.

Ces sports de crosse sont appelés hurling (ou hurley) en Irlande, shinney (ou shinty) en Écosse, bandy ou hockey en Angleterre, mais ils sont essentiellement synonymes de la même activité. Le terme "hockey" est le plus tardif à apparaître, et est considéré comme venant du français "hocquet" désignant une crosse de berger. Martel, Houda et Gidén défendent une autre piste, sans qu'aucune de ces hypothèses ne paraisse entièrement démontrée. L'étymologie est d'autant plus délicate à établir que, dans les recensions les plus anciennes, les différents termes (bandy, hockey, hurly et compagnie) désignent parfois la crosse, parfois l'objet avec lequel on joue, parfois le but... Seule l'étymologie du "shinney" semble sûre, et d'ailleurs assez amusante. Il vient de l'anglais shin, tibia, une partie du corps souvent meurtrie par la pratique de ce sport. Nos historiens suédois se moquent d'ailleurs du goût de la vieille Angleterre pour les châtiments corporels en dénichant des règles dans lesquels les joueurs commettant une faute avaient droit en punition... à un coup de crosse dans les tibias !

De l'évolution darwinienne du hockey

L'angle du vocabulaire de l'évolution pour décrire le hockey sur glace n'est pas explicitement utilisé par les auteurs du On the Origin of Hockey mais l'allusion à Darwin est pertinente à plus d'un titre. Ils consacrent ainsi un chapitre entier à critiquer la notion du "hockey tel que nous le connaissons" qui serait né à Montréal un beau jour de 1875. Il suffit d'un tout petit peu de perspective historique ou biologique pour s'en convaincre. En anthropologie, de même, la notion de "Premier Homme tel que nous le connaissons" ne fait pas sens. Il n'y a pas de "génération spontanée" en biologie, et l'Homme est une suite d'évolutions continues (ou de sauts suivant les thèses).

Charles Darwin

En remontant dans le temps, on retrouve donc des "ancêtres communs" qui ont pu diverger dans des espèces actuelles... ou disparues. Or, on raisonne souvent par différenciation avec ce qu'on connaît, tant il est difficile d'imaginer une altérité inconnue. Le fait qu'on ait un point de référence façonne souvent nos modes de pensée. C'est pour cela que le Comité des origines de la SIHR n'a pas raisonné par rapport au bandy.

Si l'on en revient aux ancêtres britanniques communs des jeux de crosse, ils ont donné naissance à quatre sports modernes : le hockey sur gazon, le hurling, le hockey sur glace et le bandy. La différenciation entre les deux premiers est schématiquement la conséquence d'une séparation géographique entre deux populations isolées qui ont évolué chacun de leur côté. Elle s'est surtout accentuée pour des raisons historico-politiques : l'Irlande a choisi avec d'autant plus de force de conserver ses sports dits "gaéliques" dans leur jus que leur pratique a été interdite par les Anglais, ces "oppresseurs" qui ont codifié la majorité des sports dits "modernes". En reprenant la définition de la SIHR, le hurling a une différence avec le hockey : la crosse - appelée hurley et camán - n'est pas recourbée à son extrémité (elle l'est légèrement côté main) mais élargie en forme de cuillère.

Quant à la différence entre les sports de crosse qui se jouent sur la terre ferme et leurs équivalents glacés (à savoir la présence de patins et de glace), elle paraît tellement évidente qu'on en omet que le cousinage est peut-être plus proche qu'on ne le croit. Le matériel utilisé était initialement le même (des crosses artisanales et n'importe quel objet faisant l'affaire pour taper dedans) avant que des adaptations ne soient affinées et surtout réglementées.

Toutes les variantes (hockey, bandy, shinny, hurly) - des noms que l'on retrouve "comme par hasard" dans les premières mentions canadiennes selon l'origine des immigrants - ne désignaient pas spécifiquement un match joué avec des patins, mais pouvaient s'appliquer indifféremment à un sport pratiqué sur toute surface. Le présupposé longtemps en vogue au Canada était que ces sports ne se jouaient que sur la terre ferme dans leurs lieux d'origine, mais que c'est la confrontation avec le véritable hiver du Canada qui a donné naissance au hockey sur glace. Un joli cas d'adaptation à son environnement que n'aurait pas renié Darwin... si notre biologiste n'avait pas su d'expérience que c'était faux !

En réalité, la pratique du patinage a été attestée en Angleterre par les journaux pendant 71 hivers sur 75 à partir de 1800, ce qui explique que le bandy y ait pu s'y développer. Sa zone d'origine - où il était déjà un sport très ancien en 1813 - ce sont les Fens, dans l'Est de l'Angleterre, entre Cambridge et Peterborough. Comme cette région autrefois marécageuse a été drainée pour la culture à l'exemple des Pays-Bas, y compris sous le niveau de la mer, on y trouve un paysage semblable, très plat, où les habitants mettaient en place de grandes surfaces de glace pour y patiner l'hiver. Et on y recense aussi, avant 1875 et avant Montréal, des matchs "organisés" entre des équipes de villages, avec des compositions et des scores publiés dans les journaux ! Il y a même parfois le nom des buteurs, qui manque dans le match montréalais

Une paternité disputée dès le XIXe siècle

Quand les branches ont-elles commencé à diverger ? Si l'on s'en tient à une pratique non codifiée, on risque de ne jamais trouver la réponse. Par contre, la grande différence entre l'évolution des sports et l'évolution au sens biologique, c'est qu'à un moment des règles sont écrites. Et lorsqu'on prend la peine de les rédiger, c'est souvent pour trancher entre deux interprétations différentes d'un même jeu. C'est ainsi que la querelle entre plusieurs écoles (au sens premier, car le sport moderne est né en bonne partie dans les écoles anglaises) et entre plusieurs clubs a abouti à la création de la "football-association" en 1863 pour le différencier du football-rugby. Ces deux sports paraissent aujourd'hui si différents, mais ils ne ressemblent en presque rien à ce qui se faisait à l'époque : il s'agissait dans les deux cas de jeux individuels de franchissement - ou de dribble - et non de passes.

La croyance longtemps répandue est que les lois du jeu ont été écrites à Montréal en 1877 et traduisaient des règles déjà fixées - au moins oralement - qui se pratiquaient entre les participants depuis plusieurs années (à Halifax, ajouteront les partisans de Nouvelle-Écosse). Pourtant, les règles publiées dans la Montreal Gazette en 1877 sont quasiment un copier-coller mot pour mot extrait des règles anglaises de hockey (sur gazon) de 1875, avec trois variations significatives : on enlève bien sûr le fait qu'on a le droit d'utiliser qu'un seul côté de la crosse, les charges ne sont interdites que si elles sont par-derrière, et la règle du hors-jeu est plus stricte, inspirée du rugby, puisque tous les joueurs doivent être derrière "la balle". Pour ceux qui auraient le moindre doute, le fait que le mot "sol" n'ait été remplacé par "glace" qu'une fois sur deux dans la version montréalaise (qui utilise encore le mot "balle") montre à coup sûr dans quel sens ces règles ont traversé l'Atlantique.

Quelle innovation reste-t-il à Montréal ? Ce palet, ce beau palet, si différent de cette vulgaire forme sphérique utilisée dans tant d'autres sports ? Même pas. Nos amis suédois retracent l'usage répété et fort lointain, surtout autour de Londres, d'un large bouchon de liège plat utilisé pour fermer les barriques de bière (ou de vin), et qui a exactement la même forme qu'un palet.

Notons au passage qu'un palet de liège lesté de clous sera aussi utilisé dans les débuts du hockey de France à la fin du XIXe siècle. Lors du premier tournoi international de hockey sur glace joué en Europe, fin décembre 1897 au Palais de Glace de Paris, Frantz Reichel décrit ce sport nouveau pour le public dans le journal Le Vélo en commençant par cette phrase : "Dans le hockey sur glace, le palet rectangulaire pourvu de clous à large tête tient lieu de balle." Le plus intéressant, avec cet article assez peu clair est le rectificatif publié une semaine plus tard. Reichel y explique s'être trompé : il a été "averti dans un salon en discutant avec un Canadien que ce sport était canadien et non pas anglais comme [il] le pensai[t]." Comme quoi la controverse ne date pas d'hier ! Il aura fallu 117 ans pour que ce mot soufflé à l'oreille de Reichel soit contredit. Mais dans le fond, qui a raison ?

La naissance du hockey canadien

Rendons à César ce qui est à César... en rappelant que c'est pour calmer les ambitions de César qu'on a inventé le triumvirat. Plaçons donc chacun sur son trône, Montréal, la Nouvelle-Écosse et l'Angleterre.

Victoria Skating Rink

3 mars 1875 : le hockey sur glace est pratiqué à la Victoria Skating Rink de Montréal. C'est la première fois au monde que les hockeyeurs ont droit de cité dans ces patinoires couvertes, jusqu'alors chasse gardée des patineurs (elles existent depuis 1862 à Montréal et Halifax). C'est aussi une date-clé où le hockey est conçu en tant que spectacle pour le public, puisqu'on fait payer l'entrée et qu'on adopte le palet comme instrument pour les spectateurs. Certes, le fait d'être un sport en intérieur ne sera pas une règle absolue du hockey sur glace, mais il définira de manière claire son développement. Le toit protège sportifs et spectateurs des intempéries. Pour autant, il ne rend pas indépendant des conditions de température : la glace à Victoria est naturelle.

Celui qui a été reconnu comme l'homme-clé dans l'organisation ce match de 1875, c'est le capitaine de l'équipe-gagnante, James Creighton. C'est lui a introduit le hockey sur glace à Montréal en 1872, pour les premiers entraînements jusqu'à cette fameuse révélation au public trois ans plus tard. Creighton arrivait de Halifax, sa ville natale, et c'est évidemment de là qu'il a amené le matériel : les crosses et ces palets de bois qui étaient utilisés depuis plusieurs années en Nouvelle-Écosse. Cette province est donc la source avérée du développement au Canada... de ce sport d'origine anglaise qu'est le hockey. Il y a été importé par les immigrants et surtout par les militaires formés aux sports dans les meilleures écoles anglaises, car Halifax est une ville de garnison.

Pour l'instant, rien de fondamental ne distingue le hockey canadien et anglais au point de définir deux sports différents. Les différences à l'intérieur d'un même pays sont aussi importantes que d'un continent à l'autre. Notons une date importante : le 7 février 1876, la Montreal Gazette amène une nouveauté : le mot "puck" est utilisé pour la première fois (sans description) dans un article qui décrit aussi les positions de joueurs utilisées alors par le Montreal FC (un gardien, deux arrières, deux demi-arrières et quatre attaquants, toujours des équipes de 9). Le hockey sur glace s'implante dans la ville, d'abord doucement au rythme de quelques rencontres par an.

On peut clairement identifier le moment où deux sports ont commencé à se séparer de manière décisive&. Cela arrive dans la décennie suivante, par la publication de règles bien plus précises, et non inspirées du hockey sur gazon. La NSA (National Skating Association), la fédération britannique de patinage, dégaine la première en 1883, avec la publication de deux jeux de 17 règles, l'un pour le hockey pratiqué dans les Fens, à 15 contre 15, sans durée de jeu fixe, l'autre pour le hockey pratiqué dans le "district métropolitain" (dans le sud de l'Angleterre autour de Londres), à 11 contre 11, en deux mi-temps de 30 minutes sauf décision contraire des participants. Dans les deux cas, les règles parlent d'une balle, même si les Londoniens utilisent toujours leurs palets de liège.

C'est cette même année 1883 que le hockey à Montréal prend une structuration décisive avec l'organisation d'un tournoi ponctuel de hockey, répétée pendant trois ans. Elle débouchera sur la fondation d'un championnat à temps complet, le premier au monde, sous l'égide de l'Amateur Hockey Association of Canada. Nous sommes en 1886 et cette AHAC publie 16 règles, qui réglementent en particulier un palet de caoutchouc vulcanisé (un pouce de large et trois pouces de diamètre, soit exactement ses dimensions actuelles) et des équipes de sept joueurs, grosso modo les mêmes qu'aujourd'hui, avec un poste supplémentaire entre les trois attaquants et les deux défenseurs, le "rover", qui disparaîtra au tournant du siècle. La durée de jeu est la même qu'à Londres, 2x30 minutes.

À partir de ce moment, on a clairement deux règles qui ont évolué distinctement et qui s'écartent notablement, en commençant à ressembler fortement aux versions actuelles de deux sports différents. La normalisation et la standardisation de la crosse et du palet "canadiens" en sont les accessoires visibles, alors que les crosses étaient variées et non distinctives avant cette date (et que le palet de caoutchouc n'existait pas dix ans plus tôt). On peut donc considérer à partir de 1886 - et c'est le parti pris de ce site - qu'il y a deux sports distincts, le hockey sur glace - évolution canadienne - et ce que l'on va désigner par simplification sous l'appellation de bandy, même si ce dernier peut tout aussi bien s'appeler hockey (il s'appelle d'ailleurs toujours hockey - avec balle - en Russie de nos jours).

Expansion parallèle du bandy et du hockey

Ces deux disciplines vont alors s'exporter chacune de leur côté au même moment, dans la dernière décennie du XIXe siècle. L'expansion du bandy est d'abord la plus nette : les frères Tebbutt le font essaimer aux Pays-Bas (début janvier 1891 à Haarlem), en Scandinavie, il est réintroduit en Russie, il s'installe dans les Alpes suisses si prisées des Anglais en vacances et aborde ensuite Berlin en 1899, porte d'entrée vers Leipzig, Prague et l'Europe centrale.

Mais au même moment, le hockey sur glace bénéficie d'une innovation qui change tout : les technologies de glace artificielle, initialement développées pour la conservation alimentaire, mais rapidement envisagées sous l'angle de la distraction. Les premières patinoires n'ouvrent d'abord que quelques mois : un brevet anglais, testé à Londres en 1876, donne naissance à quatre autres "Glaciarium" en Angleterre, dont le plus long en activité sera celui de Southport (1879-1889) et un brevet allemand (Linde) fait ouvrir une patinoire à Francfort pendant quelques mois en 1882. Le succès à la fois technique et populaire viendra dans la dernière décennie du siècle dans trois capitales, Londres, Paris et Bruxelles. Avec Glasgow (qui sera en revanche un échec commercial), ce sont justement les destinations d'une tournée d'un certain George Meagher...

On boucle ici la boucle en associant également Kingston (Ontario) à cette histoire condensée du hockey : c'est la ville natale de George Meagher, cadet d'une fratrie de quinze dont l'aîné Daniel a participé au match de Montréal en 1875. En plus de réaliser des exhibitions de patinage époustouflantes pour l'époque, Meagher introduit le hockey canadien en France (1894), en Angleterre et en Écosse (1896) puis en Belgique (1899). Si Bruxelles est totalement novice à l'art d'un sport de glace avec une crosse, ce n'est pas le cas des autres escales, où le sport n'est pas strictement inconnu à son arrivée. Jusqu'à la Première Guerre Mondiale, la Belgique est le seul pays au monde à avoir été directement initiée au hockey sur glace canadien, sans avoir connu auparavant la version large "avec balle".

La sélection naturelle

Le premier hockey sur glace pratiqué en France était en effet aussi d'inspiration anglaise. Lorsque le Baron Pierre de Coubertin convie quelques homologues de la bonne société sur la glace des canaux du Parc de Versailles lors de l'hiver 1891/92, on peut dire que, tel M. Jourdain, il jouait au bandy sans le savoir. Il est fort probable qu'il jouait avec une balle, accessoire qu'il citera d'ailleurs dans ses descriptions enthousiastes du hockey sur glace (dans la Revue olympique en 1909).

Quand Arnold Tebbutt écrit (avec ses frères) en 1896 le premier livre sur le hockey sur glace au sens large (Bandy, or Hockey on the Ice), il ne sait pas encore que les deux synonymes qu'il donne dans son titre seront bientôt irréconciliables. Il vante les mérites du hockey qu'il connaît, celui de sa jeunesse, qui requiert une grande surface pour le pratiquer. Il est le grand témoin d'une histoire séculaire dans les Fens, sa région natale, mais une histoire condamnée. Le réchauffement climatique tuera à petit feu la passation du patinage dans les Fens qui, un siècle plus tard, ne sera plus possible à pratiquer que tous les quinze ans environ, à la faveur d'un très rare hiver rigoureux...

Au début du vingtième siècle, entre bandy et hockey, la sélection naturelle a fait son œuvre. Les premières patinoires artificielles en Europe sont minuscules, leurs bords sont biscornus, et elles ne permettent pas de déployer le hockey avec autant de liberté qu'en plein air, mais elles permettent un entraînement régulier pendant plusieurs mois. La conversion de la France et même de l'Angleterre est une évidence climatique, et la condition d'une diffusion internationale large de ce sport.

Le premier homme à l'avoir compris, c'est Louis Magnus, encore un natif de Kingston... mais en Jamaïque. Si le Français écrit ses articles sous le pseudonyme de "puck", c'est qu'il est en quelque sorte l'ambassadeur du palet canadien. C'est lui qui importe les règles canadiennes et les standardise. C'est sa force de conviction qui fait basculer la Suisse romande dans le "camp" canadien, avec les "trois nations" de Meagher. Quand il fonde la Ligue Internationale de Hockey sur Glace (LIHG, ancêtre de l'IIHF) à Paris en 1908, il réussit même à fédérer un cinquième pays (la Bohême) dont les joueurs n'ont jamais vu un palet et une crosse canadienne : il leur fournira à Chamonix début 1909. Une fédération, des compétitions internationales : le hockey sur glace s'est organisé le premier. La bascule de l'Allemagne à l'ouverture de l'Eispalast de Berlin fin 1908 est une date majeure.

Rien de tel dans le bandy, même s'il se réfère - au point d'avoir organisé un tournoi du centenaire - à des championnats d'Europe organisés en 1913 à Davos par la LIHG (ce qui est étrange et contraire au travail d'uniformisation entrepris par Louis Magnus), des championnats dont on n'a jamais retrouvé la moindre trace. En fait, l'attribution des Jeux olympiques 1920 à Anvers, ville dotée d'une patinoire artificielle, sera un évènement décisif, en initiant la conversion d'une nation-phare du bandy, la Suède. Dans la décennie qui suit, le bandy disparaît un à un dans tous les pays sauf quatre : Norvège, Suède, Finlande et URSS. Ces quatre pays fonderont - bien tardivement - la fédération internationale de bandy en 1955, et même si d'autres pays ont ensuite adhéré et "redécouvert" ce sport, les quatre fondateurs ont gagné absolument toutes les médailles internationales depuis cette date (l'Union Soviétique ayant néanmoins été scindée entre-temps pour former deux nations majeures, la Russie et le Kazakhstan, ce qui fait cinq médaillables). Le hockey sur glace, lui, se répand partout, vainquant l'ultime résistance russe après la Seconde Guerre Mondiale.

Marc Branchu

 

 

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