CSKA Moscou

Chapitre V - le partenariat américano-russe

 

Chapitre précédent (Tikhonov, le règne absolu puis l'éclatement)

Les hockeyeurs fuient non plus le despote adouci mais une Russie en ruine, livrée aux opportunistes et aux escrocs. C'est alors que Tikhonov et un étonnant ami vont aux États-Unis chercher des partenaires pour une alliance sportive et commerciale entre d'anciens ennemis tout juste sortis de la Guerre froide. Une aventure improbable, pittoresque et peut-être dangereuse...

L'exode se poursuit au CSKA quand Slava Bykov et Andrei Khomutov, le duo majeur qui avait commencé à supplanter la KLM, fait l'évènement en Suisse en rejoignant Fribourg-Gottéron. Il reste toutefois deux stars offensives : leur ancien compagnon de ligne Valeri Kamensky et le prodige Pavel Bure, qui sont dominants lors de la saison 1990/91 mais ne suffisent pas à ramener le titre au CSKA. Ils partiront à l'été suivant vers la NHL, et ils ne seront pas seuls.

Un faux cancer pour fuir la misère

Le défenseur international Vladimir Konstantinov, fils d'un pêcheur de Mourmansk qui partait longtemps dans l'Atlantique à bord de chalutiers, n'est pas autorisé à partir. Il est capitaine de l'équipe, il a été élu meilleur défenseur du championnat par un vote des lecteurs de l'hebdomadaire Hokkei, et surtout, il est encore militaire. Alors qu'il s'entraîne normalement, son épouse vient voir Tikhonov pour lui dire qu'il est gravement malade. Il ne se présente pas à la gare pour aller au camp de préparation en Finlande. Lorsque le CSKA rentre en URSS, le joueur est introuvable. Le médecin de l'équipe Igor Silin reçoit un diagnostic médical : Konstantinov souffre d'un cancer de la vessie et a été transporté dans un autre hôpital. Il s'avère qu'il est allé à Budapest où il a obtenu un visa pour aller aux États-Unis. Le faux cancer était un prétexte pour exaucer son désir : signer avec les Red Wings de Détroit. Il y connaîtra un destin tragique, resté paralysé après un accident de la route au lendemain d'une victoire en Coupe Stanley...

Quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Dans ces années d'exode, le hockey russe, dont seules les plus grandes vedettes étaient connues, dévoile un réservoir immense. Alors que l'Union soviétique se disloque par la volonté d'indépendance des républiques satellites, les Jeux olympiques d'Albertville marquent en quelque sorte l'ultime triomphe du CSKA. C'est son entraîneur Viktor Tikhonov - au comportement bien moins despotique dans le nouveau contexte politique - qui dirige depuis le banc l'équipe représentant la "CEI" (Communauté des États Indépendants) puisque l'URSS n'a plus d'existence légale. Deux anciens de la maison - Bykov et Khomutov - sont les deux joueurs majeurs. Mais en plus, le CSKA fournit la deuxième ligne d'attaque et quatre défenseurs sur huit. Ces médaillés d'or exposés aux yeux du monde suscitent à leur tour des convoitises. L'arrière Igor Kravchuk et l'ailier Evgeny Davydov partent en NHL juste après les JO. Ils ne sont plus là quand le CSKA perd la finale 1991/92 face au Dynamo, qui a dominé à vrai dire toute la saison. Les trois autres défenseurs champions olympiques, Aleksei Zhitnik, Sergei Zubov et Vladimir Malakhov, partiront à l'intersaison, de même qu'Oleg Petrov et Sergei Krivokrasov (repérés pour leur part aux Mondiaux juniors).

La qualité des hockeyeurs russes est encore ignorée de la majorité des recruteurs de NHL, qui n'ont pas d'entrée dans le pays et ne les repèrent que dans les compétitions internationales. Tant pis pour la NHL. À l'été 1992, le meilleur marqueur Igor Chibirev part dans une ligue mineure (IHL) dont il finira champion et meilleur marqueur des play-offs pour se faire connaître. Le meilleur buteur Sergei Vostrikov et son collègue Igor Maslennikov (ils venaient tous deux de Togliatti) partent pour Bolzano où ils deviendront les stars du championnat italien.

Tout est bon pour fuir un pays qui n'existe plus. Adieu URSS, voici la Russie. Surtout, voici les années 1990. La simple évocation de ce nom suffit à provoquer un frisson glacé pour la grande majorité des Russes, car elle leur évoque des temps extrêmement durs qu'ils préfèrent oublier. L'Union soviétique se disloque, avec tous les signes de son prestige (dont le CSKA). Mais les Russes n'ont guère le temps de s'en occuper, trop occupés à simplement survivre. Eux qui ont grandi sous le communisme sont livrés à un ultra-libéralisme économique sans foi et loi... sauf la loi du plus fort. Le commerce et la violence - souvent imbriqués - vont devenir les seules clés de la société. Plus aucune institution n'est respectée. Des professeurs d'université quittent leur poste pour vendre sur les marchés improvisés en plein air, qui se substituent aux magasins vides. Durant cette saison 1991/92, les hockeyeurs du CSKA allaient eux-mêmes acheter de la viande fraîche sur les marchés avec leurs maigres économies pour demander aux cuisiniers de la basa de la cuire pour eux.

Les "gagnants" sont les beaux parleurs et les opportunistes qui s'enrichissent vite, très vite, en profitant de la candeur de ceux qui vivent dans le respect soviétique de la règle. En 1992, la doctrine veut que tout doit être privatisé. Les clubs sportifs appartenant à l'armée doivent donc s'autonomiser pour adopter une structure professionnelle. Qu'est-ce que cela veut dire au juste quand il n'y a pas d'argent nulle part ? Nugzar Nachkebia a sa petite idée. Cet ancien ministre adjoint aux forêts se fait nommer président du CSKA et réussit à convaincre un ponte du Ministère de la Défense qu'il gèrera lui-même les détails financiers. Les enjeux sont importants : la NHL prend des joueurs sous contrat et se sait en tort mais a toute latitude de faire traîner les procès en longueur face à des clubs russes aux abois. Nachkebia se fait payer 400 000 dollars pour fournir au président de la NHL des papiers qui libèrent quatre joueurs de toute obligation avec le CSKA. Le club n'en verra jamais la couleur, l'argent finit dans la poche personnelle de Nachkebia qui aura "rentabilisé" ses 18 mois de présidence avant de disparaître. C'est comme cela que tout fonctionne à présent dans la Russie nouvelle, où le bien commun n'existe plus.

Voilà pourquoi et comment le CSKA a vu partir 18 hockeyeurs en un an ! Pourtant, il restait deux champions olympiques au début de saison 1992/93, le centre Vyacheslav Butsaev et l'ailier droit Andrei Kovalenko. Un ailier du Traktor Chelyabinsk, Valeri Karpov, a même été recruté à leurs côtés parce qu'il pense rejoindre le CSKA peut l'aider à progresser dans la carrière. Ce premier trio est très fort et prometteur. Mais au bout de quelques semaines, ces trois hommes découvrent qu'il n'y a pas de quoi leur payer un salaire. Les deux premiers partent donc en NHL... et Karpov rentre chez lui à Chelyabinsk. L'herbe n'est pas plus verte à Moscou. Il n'y a plus de conscription pour forcer les provinciaux à rejoindre le CSKA, et le réservoir a maintenant ses limites. Le CSKA était le meilleur club formateur du pays à l'époque soviétique, mais son école de hockey a déjà commencé à se dégrader. La formation des jeunes devient bientôt un champ de ruines dans tout le pays car il n'y a plus d'argent pour former les entraîneurs. Cette saison-là, il y a un seul jeu de maillots qui tourne pour six équipes différentes au CSKA, et les joueurs doivent les donner aux suivants sans même les laver...

C'est presque une équipe junior - avec tout de même le gardien international Maksim Mikhaïlovsky - que le club le plus illustre de Russie aligne pour le représenter : ces jeunes joueurs attendront leur premier salaire pendant cinq mois. Ceux qui ont une voiture travaillent comme taxi le soir pour gagner leur vie. Vice-champion sortant, le CSKA termine dernier de la Conférence Ouest de la MHL, la ligue internationale mise en place en copiant le format de la NHL. Il ne suffit pas d'en avoir le nom pour introduire les pratiques du hockey professionnel...

Les partenaires américains de Tikhonov

Elles seront pourtant introduites en Russie, et aussi surprenant que cela paraisse, Viktor Tikhonov y jouera un rôle majeur. Alors que le régime communiste s'écroule, le vieil homme n'est pas totalement désemparé car il a auprès de lui son épouse Tatiana qui est avocate. S'il ne peut plus compter sur les autorités, il a besoin d'un homme de confiance auprès de lui. C'est pourquoi il a fait appel à une connaissance de près de quarante ans : Valeri Gushchin (photo de droite). Quand Tikhonov avait débuté comme entraîneur avec l'équipe junior du Dynamo, il avait fait de Gushchin son capitaine. Dix ans plus tard, il l'avait ensuite recruté au Dynamo Riga. Et en 1990, Tikhonov a donc rappelé Gushchin pour lui proposer le poste de directeur général du CSKA.

Pourquoi choisir Gushchin pour ce poste de gestion, alors qu'il n'a pas de qualification particulière et n'était lui-même qu'un assistant-coach Voskresensk ? Plus il gagnera du pouvoir au sein du CSKA, plus ses ennemis se poseront la question. Ils répandront alors une rumeur : à l'époque du Dynamo Riga, Tikhonov aurait renversé un homme au volant de sa voiture et provoqué sa mort ; Guschin aurait pris la faute pour lui pour sauver la réputation de son entraîneur, qui aurait donc une "dette à vie" envers son ancien joueur. Un bruit sans doute sans fondement, car Tikhonov, traité comme un prince à Riga, y avait un chauffeur... L'explication la plus plausible est que Tikhonov a trouvé en Guschin son parfait complément : autant l'entraîneur est sec, sobre et peu expansif, autant le nouveau directeur général est bonhomme, truculent et affable. Tout en étant prêt à s'investir dans le travail pour régler les problèmes logistiques, Gushchin est intéressé par les rouages de l'économie capitaliste, ainsi que par les signes de richesse. Il est ainsi plus proche de la classe de ceux qu'on appelle les "nouveaux Russes", quand Tikhonov représente l'ancien monde soviétique. Cette alliance de la carpe et du lapin va rencontrer un succès assez improbable, bien qu'éphémère.

Leur objectif commun est que le CSKA survive. Mais avec quel capital ? Malgré les efforts de Gushchin, les transferts en Amérique des hockeyeurs - gérés par l'agence gouvernementale Sovintersport puis court-circuités par Nachkebia - n'ont pas rapporté autant que prévu au club, une fois que les intermédiaires avaient prélevé leur part. En 1992/93, le CSKA est à court de joueurs, et il a le défaut supplémentaire de ne pas être propriétaire de ses installations (contrairement au Dynamo qui s'en sort mieux). Gushchin et Tikhonov créent le "HK CSKA" - structure autonome dédiée au hockey et détachée de l'ancien CSKA omnisports - et signent un accord qui donne les droits de propriété de la patinoire à ce club pour une durée de 50 ans. Le Ministre de la Défense, Pavel Grachev, qui craint de voir son fleuron sportif disparaître mais n'a pas d'argent pour le financer, ordonne à ses assistants d'utiliser tous les moyens possibles pour que le CSKA survive, et donc de leur donner ce qu'ils veulent. À la fin de cette saison noire, le HK CSKA obtient d'ailleurs plus de recettes en louant les salles inutilisées de la patinoire que par les recettes en guichets car il ne reste que 500 fidèles dans les tribunes...

Tant que le CSKA est encore un nom qui compte dans le hockey mondial, il faut le faire fructifier avant qu'il ne soit trop tard : l'ancien club de l'Armée Rouge cherche donc son salut aux États-Unis, qui étaient l'ennemi juré il y a quelques années à peine. Gushchin et Tikhonov démarchent des équipes de NHL, et c'est l'une des plus prestigieuses qui répond favorablement : les Pittsburgh Penguins, vainqueurs de la Coupe Stanley en 1991 et 1992. La règle pour faire des affaires en Russie rend impossible de créer une entreprise à capitaux majoritairement étrangers, elle oblige à avoir des partenaires russes. Les propriétaires de la franchise nord-américaine (Tom Ruta, Howard Baldwin et son épouse Karen) constituent donc une joint venture à 50/50. La "Penguins Army International Limited" est donc possédée à moitié par des entrepreneurs américains et à moitié par un célèbre colonel de l'armée soviétique et son ami de quarante ans.

Le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne viennent pas du même monde. Tikhonov se fait donc expliquer pour la première fois de sa vie les principes d'un business plan par ses nouveaux partenaires américains : ceux-ci investiront à perte la première année (des montants pas très élevés pour eux mais vitaux pour sauver le CSKA) et chercheront à atteindre un équilibre la seconde année puis à gagner de l'argent par la suite... Les copropriétaires des Penguins valorisent en particulier le capital humain du CSKA : Pittsburgh ne peut pas s'arroger de droits particuliers sur ses joueurs, du fait du système américain de draft, mais cela permet une meilleure connaissance du championnat local et des qualités des joueurs. De plus, les indemnités de transfert conséquentes pourraient être obtenues - et partagées une fois le CSKA remis à flot - au vu de l'immense réservoir de hockeyeurs russes.

Acrobates, ours et stripteaseuses

Le CSKA Moscou reçoit alors le surnom de "Russian Penguins" : il adopte un logo semblant issu d'un dessin animé, qui tranche énormément avec l'austérité de la tradition militaire - même si l'insigne historique du club continue de figurer sur les maillots. Le visage - jovial - de ce projet un peu fou sera celui d'un juif new-yorkais au débit rapide, Steven Warshaw, qui a des bases de russe. Après avoir travaillé chez IMG (la plus grande agence de gestion des droits d'image des sportifs), il est engagé comme vice-président chargé du marketing.

Warshaw ne manque ni d'enthousiasme, ni d'idées, mais ses échanges avec ses nouveaux collègues illustrent le fossé culturel entre Américains et Russes en matière d'humour. Au premier match de la saison, pour impressionner le public russe - qui ne connaît pas les spectacles d'avant match - Warshaw a prévu que le palet soit donné à l'arbitre avant le coup d'envoi par une acrobate en maillot du CSKA qui apparaîtrait accrochée à un filin puis ferait un tour de glace. Quand il explique ce projet à Tikhonov, celui-ci lui répond qu'il ne le laissera faire que s'il fait la cascade lui-même. Warshaw n'est pas du genre à avoir froid aux yeux, il n'a pas le vertige et dit qu'il le fera ! La réponse fuse : "bien, parce que je viendrai alors avec une paire de ciseaux pour couper la corde". Le New-Yorkais vient de faire connaissance avec l'humour froid du bon Viktor. Quant à l'acrobate, elle sera ovationnée par une foule toute excitée du spectacle inédit.

L'humour dans l'autre sens ne passe pas toujours. Quand Steven Warshaw dévoile ses ambitions de voir les tribunes pleines, Valeri Gushchin lui avait rétorqué que "même Jésus-Christ ne pourrait remplir cette salle". Après deux mois de championnat, le miracle se produit : les 6000 places du palais de glace du CSKA affichent complet pour le derby contre le Dynamo. Warshaw ne manque pas l'occasion de demander à Gushchin s'il a vu un type en sandales avec de longs cheveux. Son interlocuteur ne rigole pas.

Par quel miracle le CSKA attire-t-il soudain attiré les spectateurs ? Parce qu'il s'occupe de leur faire passer une bonne soirée. Le confort le plus élémentaire. Warshaw se vante d'être la seule patinoire en Russie avec des toilettes propres. Pourquoi ? Parce qu'il donne deux mètres de papier toilette à chaque spectateur à l'entrée des sanitaires, méthode qui évite que les rouleaux soient volés... Il faut se replacer dans le contexte d'une Russie qui manque de tout. N'importe quel action marketing avec un sponsor - par exemple la distribution de rasoirs et de crème à raser Gilette - suffit à attirer les spectateurs. Quand le CSKA annonce une soirée avec la bière gratuite en partenariat avec une marque, les adolescents affluent en masse pour en profiter.

Warshaw déborde d'initiatives de marketing, plus ou moins heureuses. Il engage des stripteaseuses à qui il demande d'arriver en uniformes du CSKA et se déshabiller en sous-vêtements. Mais sa demande d'une danse "synchronisée" se transforme en danse "sexuelle" dans son russe... Quand il se met à frapper dans le plexi pour leur dire d'arrêter, le public l'imite et elles se déchaînent encore plus. Ce spectacle contribuera grandement à la hausse des affluences et de l'attention médiatique autour du CSKA. Autre attraction, un cirque qui arrive avec plusieurs ours, qui dansent tout en servant et buvant de la bière pendant la pause entre les tiers-temps. De quoi impressionner le public... sauf Vladimir Vikulov. L'ancien double champion olympique, éméché, pousse un des danseurs poilus en lui répétant Ploho medved ("Mauvais ours"). L'animal lui mord le doigt.

La présence de Vikulov donne l'occasion de signaler une autre pratique importée d'Amérique du nord : honorer les anciens en hissant leurs maillots. Le CSKA inaugure cette pratique inédite en Russie en novembre 1993 avec les légendes décédées : Nikolaï Sologubov (2), Ivan Tregubov (3), Venyamin Aleksandrov (8), Vsevolod Bobrov et Aleksandr Almetov (9), Valeri Kharlamov (17). Il poursuit dans les mois suivants avec des ex-hockeyeurs encore en vie, Vladislav Tretiak (20), puis Aleksandr Ragulin (5) et... Viktor Kuzkin (4), alors adjoint de Viktor Tikhonov et qui est le choix le plus discutable du lot compte tenu des joueurs encore omis. Les panneaux sont fixés aux murs de la patinoire, mais leurs maillots pourront continuer à être portés. Seul le numéro 17 du mythique Kharlamov n'a jamais été porté, sauf par son fils qui joue alors dans l'équipe.

Les résultats sportifs ne sont pas spectaculaires. Le CSKA est désormais une équipe de milieu de tableau. Pendant la trêve olympique, l'équipe se déplace pour une tournée en Amérique du Nord contre des franchises d'IHL. Une tournée sans Tikhonov, parti aux JO de Lillehammer encadrer une équipe de Russie qui ne compte plus le moindre joueur du CSKA. La tournée est assez difficile face à des adversaires bien plus physiques et décidés à malmener les Russes. Jouer un match tous les deux jours en se déplaçant à chaque fois, les jeunes du CSKA n'en ont plus l'habitude. Le club qui remportait ses tournées face à des équipes de NHL perd cette fois 9 fois sur 13 contre des franchises de ligues mineures.

Peur de la mafia

Le succès est en revanche indéniable sur le plan médiatique. Le CSKA Moscou est le premier club russe à proposer des abonnements pour la saison. À 100 dollars, un montant alors astronomique pour la Russie, il compte une cinquantaine d'abonnés. C'est aussi le premier club à vendre des droits télévisés. Il se fait payer 100 000 dollars et 13 de ses matches sont diffusés à une heure de grande écoute sur le Pervaïa Kanal, la première chaîne. Le projet des Russian Penguins est vendu aux multinationales américaines qui y voient un excellent point d'entrée dans ce tout nouveau marché russe. Procter & Gamble vient ainsi tourner une publicité dans laquelle Viktor Tikhonov doit promouvoir ses pastilles contre la toux. L'ancien colonel de l'armée rouge refuse et s'enferme dans son bureau pour ne pas subir cette humiliation capitaliste, mais il finit par se résigner après des heures de négociation.

Le palais des sports du CSKA avait même un trésor caché pour accueillir des sponsors : des loges cachées. Des salles en hauteur, qui servaient de locaux électriques ou de rangement, sont ouvertes avec de fenêtres en surplomb de la glace afin de pouvoir être louées à des entreprises, 23 000 dollars par saison. Mais le CSKA est victime de son succès. Ces loges commencent à intéresser des hommes d'affaires d'un autre genre, de ceux qui font alors florès en Russie : ils arrivent en limousines à vitres teintées, entourés de gardes armés, fument là où c'est interdit et occupent des loges qu'ils n'ont pas louées. Quand les Nord-Américains demandent à Gushchin qui sont ces gens, celui-ci suggère que celui qui tient à sa vie ne devrait pas poser de question.

C'est là que le projet du CSKA déraille. D'une part, la NHL négocie avec l'IIHF un accord pour les transferts de joueurs, accord qui arrange le plus possible de pays mais permet à la ligue de récupérer les meilleurs joueurs pour des dédommagements très faibles. La Russie, dont la fédération sort d'une crise, n'est pas en position de force dans cette négociation. Les investisseurs des Penguins sont aussi perdants car ils voient la source de revenus escomptés se réduire de moitié. Après la seconde saison, dans un dîner à New York, Gushchin et Tikhonov présentent de "nouveaux partenaires" en costumes de luxe. Les gens de Pittsburgh, inquiets de cette implication de la mafia russe, décident de retirer leurs billes. Les Nord-Américains peinent à comprendre ce qui se passe en Russie et ne sont pas très sûrs de pouvoir conclure de manière certaine : Gushchin les a-t-il manipulés en jouant de la peur la mafia pour détourner des fonds à des visées personnelles ? Ou était-il lui-même sous la menace de forces plus puissantes ?

Il y a un pouvoir que les Américains ont négligé et qui tient à reprendre le pouvoir : l'armée. Administrateur de diverses sections sportives militaires, Aleksandr Baranovsky a été nommé président du CSKA omnisports. Soutenu par le Ministère de la Défense, il demande maintenant aux Américains à ce que tous les investissements passent par sa structure, et finit par interdire cette collaboration américano-russe pionnière. Mais il ne s'arrête pas là...

 

Chapitre suivant (la guerre des deux CSKA)

Marc Branchu

 

 

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