CSKA Moscou

Chapitre IV - Tikhonov, le règne absolu puis l'éclatement

 

Chapitre précédent (Les héritiers désherités)

Les figures historiques du CSKA ne voulaient pas de Viktor Tikhonov, et Tikhonov ne voulait pas du CSKA. Mais leurs destinées deviendront intimement liées au point de se confondre. Le nouvel entraîneur prend tous les pouvoirs et crée ce qui deviendra la ligne la plus célèbre de l'histoire mondiale du hockey sur glace. Mais elle se retournera quand lui quand se produit un changement politique qu'il ne parvient pas à comprendre.

L'homme à qui l'on confie la destinée du CSKA a passé toute sa carrière dans l'organisation du Dynamo. Les transfuges sont très rares entre les clubs de la police et de l'armée, car une certaine étanchéité existe entre ces deux institutions à caractère officiel. Viktor Tikhonov et sa famille évoluent dans des conditions idéales à Riga, avec des protecteurs haut placés. Il demande à Yuri Andropov - alors directeur du KGB - de lui permettre d'entraîner l'équipe nationale tout en continuant à s'occuper du Dinamo Riga. Mais Andropov sait bien qu'il est vain d'engager un bras de fer avec Leonid Brejnev, souvent décrit comme le fan numéro 1 du CSKA (et à qui Andropov finira par succéder brièvement à la tête du pays). Il ne s'agit pas ici d'un privilège de club, mais d'une cause nationale. Le CSKA doit être le club de base de l'équipe nationale. Il le deviendra même plus que jamais : même si Tikhonov avait envisagé sa fonction différemment, il va instituer ce système comme personne.

Tikhonov s'empare de fait des meilleurs joueurs du pays et ne se cache pas d'exercer un chantage. Il ne vient pas seul, il amène de Riga l'attaquant letton Helmut Balderis, un fort caractère avec qui il a des relations très conflictuelles mais qui est la meilleure individualité de toute l'URSS. Il lui promet de lui rendre sa liberté s'il accorde trois ans au CSKA, jusqu'aux prochains Jeux olympiques, ce qui garantira de garder sa place dans la Sbornaïa. Même si Sergei Kapustin ne voulait pas quitter les Krylia Sovietov, il finit par céder lui aussi à la persuasion. Ce n'est plus le CSKA qui prépare une ligne pour l'équipe nationale, comme c'était le cas du temps de Tarasov, ce sont désormais des internationaux établis qui arrivent au CSKA pour former la deuxième ligne toute prête (leur partenaire Zhlutkov était déjà sur place). Quand on prend les meilleurs joueurs, la constitution d'équipe est plus facile.

Une révolution à 4 lignes

Le nouvel entraîneur ne serait-il qu'un profiteur du système ? Il n'est pas là par hasard. Il a introduit au Dynamo Riga des exercices variés et diverses innovations. La plus évidente et la plus connue, c'est un système de jeu à quatre lignes, qu'il compte bien mettre en place dans le plus grand club du pays. Cela n'a l'air de rien, mais c'est une énorme révolution. Il faut convaincre des joueurs habitués à passer plus d'une minute et demie sur la glace qu'il est dans leur intérêt de revenir au banc changer toutes les 50 secondes, que ça donnera une plus grande dynamique au hockey en augmentant la vitesse de jeu. Tikhonov anticipe ainsi un changement inévitable dans le hockey de haut niveau, qui se diffusera peu à peu partout. On ne saura jamais à quel point les dirigeants soviétiques avaient eu une réflexion stratégique à ce sujet, mais ils ont été visionnaires en nommant Tikhonov. Il va permettre au CSKA - et à l'équipe d'URSS - d'anticiper les évolutions du hockey mondial et de garder ce temps d'avance qui en a fait une force dominante.

Lors des premières confrontations entre franchises de NHL et clubs soviétiques, les équipes nord-américaines qui avaient mis en difficulté le CSKA sont celles qui avaient joué à quatre lignes. Élever le tempo était leur seule chance de rivaliser. Tikhonov ne leur en laissera pas le loisir. Il s'inscrit ainsi comme un innovateur dans la lignée de Tarasov. Le point commun entre les deux grands maîtres est qu'ils ont connu leur renommée sur le banc sans avoir été de grands joueurs. Le hockeyeur Tikhonov manquait de vitesse naturelle et de souplesse de patinage pour accéder à l'équipe nationale. Entre ces deux entraîneurs, les successeurs de la période intermédiaire ont tous été de grandes vedettes sur la glace, qui comprennent sans doute mieux leurs pairs : c'est un avantage dans les relations humaines et le développement individuel, mais c'est un inconvénient quand il faut sacrifier l'épanouissement des joueurs pour le système. Or, le passage à quatre lignes, qui rappelle la rotation anonyme de Riga, frustre forcément les vedettes.

Cette transition à quatre lignes convient néanmoins aux joueurs plus âgés car elle les use moins. Le système de Tikhonov est bien plus ouvert aux vétérans que ne l'était celui de Tarasov. Ils durent un peu plus car il y a moins de renouvellement radical de l'effectif. L'histoire retiendra de Tikhonov son indéniable manque de compassion lors de la mort tragique décès de la légende Valeri Kharlamov, mais la vérité est que ses compagnons de ligne Mikhailov et Petrov avaient pris leur retraite à 36 et 34 ans, des âges inatteignables pour la précédente génération. Tikhonov ne pousse pas les joueurs dehors, mais ce sont plutôt eux qui ont hâte de partir. L'entraînement est en effet toujours aussi usant

Ce passage à quatre lignes marque une rupture radicale en URSS, bien plus que partout ailleurs, car il oblige à abandonner le principe du bloc de cinq joueurs, cette invention consubstantielle au hockey soviétique que Tarasov avait théorisé jusqu'à abolir les frontières entre défenseurs et attaquants. Sur la feuille de match, on ne peut en effet inscrire que 18 joueurs et 2 gardiens, et ce sera le cas pendant toutes les années 1980, donc pendant toute la période faste du CSKA version Tikhonov (les compétitions internationales passeront à 20 joueurs et 2 gardiens en 1991). Quand on parle de quatre lignes, on parle alors de quatre trios d'attaquants, auxquels se joignent trois paires de défenseurs. Il en résulte un paradoxe : si l'on demande à n'importe quel connaisseur de hockey de citer un bloc soviétique de cinq joueurs, il répondra immanquablement le "superbloc" Fetisov-Kasatonov / Krutov-Larionov-Makarov, celui-là même qui a posé ensemble sur une photo légendaire. Mais en match, comme la rotation est décalée entre les trois tandems défensifs et les quatre unités offensives, les arrières Vyacheslav Fetisov et Aleksei Kasatonov joue en fait fréquemment avec des attaquants différents, toujours avec le même talent pour se joindre aux actions offensives d'ailleurs. Tikhonov l'encourage et c'est pour cela que l'équipe soviétique est restée dans les mémoires parce que les cinq joueurs participaient à l'attaque : c'est un système collectif, mais un système voué à aller de l'avant.

Le système plus fort que les joueurs ?

Quand on lui demandera de se remémorer la formation de la KLM, ce moment précis où il a mis pour la première fois Larionov entre Krutov et Makarov, le colonel de l'armée soviétique à la poigne de fer semble soudain parler comme un mystique : "Cela a en quelque sorte éclairé mon esprit. Igor était à sa place, il a trouvé immédiatement un langage commun avec ses ailiers." On a l'impression d'une phrase prononcée avec un sourire de douce rêverie nostalgique au coin des lèvres, un comble pour celui qu'on a souvent comparé à l'acteur comique de films muets Buster Keaton, l'homme qui ne souriait jamais ! Avant de procéder à ce délicat assemblage du puzzle, Tikhonov avait obtenu les pièces avec plus de brutalité : s'il avait assez vite obtenu le consentement de Sergei Makarov pour le prendre à Chelyabinsk, Igor Larionov avait été menacé de recevoir une convocation au service militaire pour le recruter de force si jamais il refusait de s'engager avec le CSKA. Il faut toutefois souligner que l'ailier gauche de cette KLM Vladimir Krutov est un pur produit du club : même dans cette période où les jeunes hockeyeurs sont détectés sur l'immense territoire soviétique et mettent les Moscovites en minorité, le CSKA reste le meilleur club formateur du pays.

Quel est le mérite du coach et celui de ses hommes dans le jeu de ce cinq majeur de l'histoire du hockey ? Cela dépend si vous écoutez Tikhonov ou les voix contestatrices (que seront Fetisov et Larionov). L'entraîneur connaît la valeur de ses joueurs-clés. S'il les utilise jusqu'à la corde, c'est aussi qu'il sait combien il a besoin d'eux. Mais cela vaut jusqu'à ce que la corde casse. Le gardien Vladislav Tretiak dit n'avoir jamais manqué un seul entraînement dans toute sa carrière au CSKA. Il explique que Tikhonov l'a même forcé de jouer avec 39C de fièvre lors d'une tournée canadienne du CSKA face aux équipes de NHL (en 1979/80). "J'ai vécu dans les camps d'entraînement depuis que j'ai 15 ans. De 1969 à 1984 je n'ai pas passé le Nouvel An à la maison, j'étais complètement détaché de ma famille. Les entraîneurs ont fait cela délibérément."

Le confinement à la "basa" - le centre d'entraînement des clubs russes - est en effet plus strict au CSKA que partout ailleurs. Les joueurs passent dix mois par an sans liberté, loin de leur famille. Ils ont un mois et demi de vacances - mais c'est moins pour les nombreux internationaux - et deux semaines de reprise de l'entraînement pendant lesquels ils peuvent vivre chez eux. Les exercices d'entraînement quotidiens, le poids surveillé au kilogramme près, c'est aussi une charge mentale que les hockeyeurs ne supportent plus. Tretiak, entré très jeune dans le système, moins que tout autre. Lui, le gardien absolument sans égal en Union Soviétique, qui n'a plus rien à prouver à personne, pourrait-il avoir le droit de se préparer pour les matches chez lui ? Mais pour Tikhonov, un traitement de faveur est impossible, même pas pour un joueur d'exception et à ce poste à part de gardien de but. Il maintiendra toujours avoir eu raison de se cramponner au système de "basa" parce que les joueurs russes ne sont pas capables de se préparer seuls, et il pointera comme preuve la hausse des blessures lorsqu'elles seront supprimées, par manque de préparation musculaire des joueurs.

La retraite de Tretiak est un défi pour le CSKA car personne en URSS n'approche son niveau. Le meilleur junior du pays Evgeny Belosheikin arrive de Leningrad en plus de l'éternelle doublure Aleksandr Tyzhnykh, mais l'absence du portier international menace pour la première fois le statut de meilleur club du pays. Le championnat 1984/85 est le plus difficile mais le CSKA finit encore vainqueur. Le système est plus fort que les hommes, il survit à tout. Depuis que Tikhonov est en place, le club a toujours gagné le championnat d'URSS et la Coupe d'Europe chaque année. Une domination sans partage - unique dans l'histoire du hockey sur glace - qui durera tant que le superbloc sera là. C'est en tentant de le préserver à tout prix que Tikhonov va voir tout ce qu'il a construit voler en éclats...

Quand la presse retrouve sa liberté

Si un entraîneur n'est pas là pour être aimé, Viktor Tikhonov incarne plus que tout autre cet adage. Jamais il ne joue avec la corde sensible, jamais il ne fait semblant d'être amical. C'est vrai avec ses joueurs, mais plus encore vis-à-vis de l'extérieur. Dès son arrivée à la tête du CSKA et de l'équipe nationale, il a mis en place une étanchéité totale entre son groupe et le reste du monde. Les journalistes n'ont plus aucun contact avec l'équipe, même pas le légendaire commentateur de la télévision soviétique, Nikolaï Ozerov, qui en sera très offensé. Il faut savoir que Tarasov avait institué entre-temps des déjeuners ou dîners communs entre l'équipe et la presse. Pour celle-ci, il s'agit d'opportunités précieuses de mieux connaître les joueurs et de recueillir leurs impressions en "off". C'est exactement ce que veut éviter Tikhonov, maniaque du contrôle qui déteste l'idée d'une parole relâchée. Les moments de convivialité, très peu pour lui qui ne boit jamais d'alcool. Mais ces repas n'alimentaient pas seulement les journalistes en informations, ils les nourrissaient aussi ! Les indemnités journalières qui sont accordées aux Soviétiques en voyage à l'étranger sont en effet très faibles au vu du taux de change. Être évincés de la table de l'équipe oblige certains journalistes à emporter de la nourriture en conserve achetée en Union Soviétique pour la manger dans leur chambre. On comprend dès lors qu'ils ne portent pas Tikhonov dans leur cœur.

Être détesté des médias n'est pas grave pour Tikhonov tant qu'il gagne. Il pense que l'accumulation des titres le rend intouchable, mais la politique soviétique amorce un changement majeur en URSS, la glasnost (transparence), portée par Mikhaïl Gorbatchev depuis 1986. Une des conséquences est une plus grande ouverture, notamment vis-à-vis des États-Unis. La règle du départ autorisé des hockeyeurs à l'âge de 30 ans, pour qu'ils puissent exporter leur savoir-faire et être les ambassadeurs du pays, peut s'élargir y compris à la NHL : c'est aussi un moyen d'obtenir des devises dans un pays financièrement étranglé. Sitôt qu'il a atteint la trentaine, Slava Fetisov signe avec les Devils du New Jersey. Officiellement, il en a le droit. Pourtant, la validation de son transfert se fait attendre. Tikhonov feint de n'y être pour rien, il dit avoir donné son accord et signé tous les documents, mais n'être qu'un maillon dans la chaîne de décision de l'armée. Fetisov n'en a jamais cru un mot, et il a sans doute eu raison de ne pas être dupe. Si l'on en croit le recruteur du CSKA Boris Shagas - proche collaborateur de Tikhonov - il aurait insisté en vain pour laisser partir le capitaine. Cela aurait servi de soupape de sécurité, en rassurant les autres sur le fait que leur tour viendrait. Au lieu de ça, la cocotte-minute va exploser.

La glasnost, cela signifie aussi la liberté d'expression, et les joueurs ont bien l'intention de s'en servir. Pendant l'été 1988, Igor Larionov prépare un article avec le journaliste spécialisé Igor Kuprin (Kuperman). La publication est prévue dans un magazine de sport, mais l'article y est mis dans la file pour une parution en décembre. Larionov ne veut pas attendre jusque là, il contacte alors Ogoniok. Il s'agit d'un hebdomadaire illustré qui a été fondé à la fin du dix-neuvième siècle, mais qui devient surtout le porte-voix et le symbole de la nouvelle politique de Gorbatchev quand le journaliste ukrainien Vitaly Korotich en devient le rédacteur en chef en 1986. C'est ce journal qui dénonce soudain les institutions qui s'opposent aux changements en cours et qui se pensaient jusque là inattaquables : des caciques du Parti Communiste, le KGB, l'armée... et - donc - Viktor Tikhonov. La parution de la lettre ouverte de Larionov dans Ogoniok lui donne un retentissement considérable, qui dépasse largement le monde du hockey sur glace et qui donne aux évènements en cours une résonance très politique.

Le plaidoyer de Larionov est une réminiscence de l'article à charge contre Tarasov (voir chapitre 1), plus de 37 ans plus tard. Mais il va encore plus loin en dénonçant un homme mais aussi tout un système (dopage), et il est signé par un membre de l'équipe, contre l'entraîneur toujours en place et non pas contre un ancien coach. Ogoniok est connu pour lâcher des "bombes", celle-ci est incendiaire...

La lettre ouverte de Larionov à Tikhonov

Pendant ces six dernières années, depuis le jour où vous avez rendu publique notre conversation très personnelle et intime au rassemblement de l'équipe, en m'accusant de jeu faible, nous n'avons pas pu nous parler à cur ouvert. Il n'y avait aucune chance, même si nous travaillions côte à côte. C'est l'heure de partager ces considérations avec les lecteurs d'Ogoniok.

En 1977, vous avez commencé à former l'équipe du CSKA mais en violation de la tradition, non pas des jeunes joueurs militaires, mais en assemblant les jeunes de tous les clubs. [...] On dirait, Camarade Colonel, que plus il y a de personnel militaire, plus vous êtes calme : pas besoin de s'ennuyer avec le travail de formation, il est plus facile de commander un junior. Les ordres, comme vous le savez, ça ne se discute pas. Le subordonné n'a pas voix au chapitre, et les réunions d'équipe virent à la face quand personne ne peut vous contredire. Les hockeyeurs, leur destin sportif et - pourquoi le cacher - le bien-être matériel de leurs familles, tout est sous votre contrôle vigilant. [...]

On a l'impression que vous n'êtes pas intéressé par une équipe consistant d'individualité brillantes. C'est plus facile d'avoir trois ou quatre lignes moyennes, comme le Dynamo Riga modèle 1974... C'est plus facile de maintenir une telle équipe sous la discipline la plus sévère, dans une atmosphère de peur constante de l'avenir, une atmosphère où les dénonciations deviennent profitables... Qu'il manque une passe dans un match amical, qu'il hésite sur la glace, et un adulte, un hockeyeur de classe mondiale, est forcé d'écouter en silence comment vous lui criez dessus en l'humiliant devant les autres ! Vous protégez avec vigilance votre honneur et votre dignité, et les étrangers ne sont rien pour vous ! La fois suivante, le joueur, se rappelant son erreur, fera de son mieux pour vous plaire. Il n'essaiera plus jouer avec imaginer, de suivre son style, d'improviser sur la glace, et prendra aussi peu de responsabilité que possible dans les situations importantes. N'est-ce pas la voie vers votre idéal, le joueur moyen ?

Ainsi, année après année, vous avez enseigné aux gens qu'ils sont des pions dans vos mains. Le Goskomsport [comité des sports de l'URSS] ne s'inquiète pas beaucoup de la préparation psychologique des sportifs ; vous y jouissez d'une influence et d'un respect incommensurables en remportant des championnats du monde. À quel prix des victoires sont obtenues, ça n'intéresse pas les autorités ! Si le physique va, criez-vous aux sportifs, nos émotions n'ont que peu d'intérêt ! Point ! Et si le physique ne fonctionne pas non plus parfois, des stimulants sont utilisés. Souvenez-vous de l'agitation causée par mon refus de recevoir une injection avant le Mondial de Helsinki, un rapport a même envoyé au Goskomsport... C'est le mérite de notre ligne que ni moi, ni Krutov, ni Fetisov, ni Makarov, ni Kasatonov n'avons voulu "atteindre un nouveau niveau de jeu" en nous laissant injecter du placenta, du glucose ou autre chose...

Je prends la liberté de dire que vous n'avez inventé rien de nouveau dans votre façon de gérer le CSKA et l'équipe nationale. Après tout, à y regarder de plus près, le climat que vous avez créé rappelle beaucoup le culte de la personnalité, seulement un culte en miniature où "l'esprit collectiviste" signifie l'obéissance sans question, où le hockey que nous aimons tous est utilisé pour vous servir. Vous, Camarade Colonel, punissez toute l'équipe si un joueur a violé les règles : c'est comme cela que vous forcez les hommes à s'occuper de leur camarade "par les forces du collectif".

C'est grâce à vous que même les hockeyeurs les plus célèbres du pays préfèrent rester silencieux sur les scènes en coulisses avec les journalistes, et qu'un stéréotype s'est formé dans la presse sportive, selon lequel le lecteur n'a d'autre choix que de supposer que toute les victoires de l'équipe nationale sont les vôtres, que tous les succès ne sont obtenus que grâce à vous, Viktor Vassilievitch, et à personne d'autre. L'équipe n'entre pas en considération ici. [...] Avez-vous déjà pensé comment nous gagnons encore ? Personne ne discute les grands services que vous avez rendus aux sports soviétiques, mais en répondant à cette question sincèrement, les gars du CSKA et de l'équipe nationale ne pensent pas à masquer leurs erreurs, aux récompenses et aux punitions, ils ne sont pas intéressés par les relations avec leur coach. Chacun est concentré sur une seule chose : les millions de compatriotes qui regardent les matches de hockey. Nous avons besoin d'une victoire non pour décorer nos poitrines avec la prochaine médaille, mais pour ne pas perdre le prestige du hockey soviétique dans le monde. C'est pourquoi notre cinq - peu importent vos instructions - reste sur le banc avant d'entrer sur la glace pour simulr le match à venir. On corrige les tactiques pendant la rencontre. Sans cela, il aurait été difficilement possible de montrer d'une telle classe dix ans de suite.

Bobrov, Tretiak, les frères Mayorov brothers, Firsov, Kharlamov, Mikhailov... Chaque nom était une légende et attirait les enfants au hockey comme un aimant. C'est comme ça que je suis venu au hockey. Cela fait dix ans que je joue en senior et le sentiment que j'ai une dette envers le hockey ne me quitte pas. Nous avons gagné ces dernières années grâce à notre bonne condition physique. Mais aujourd'hui les autres équipes du monde ont de l'endurance et maintiennent le rythme, on ne surprend personne juste avec les biceps. Ce qui est mis en avant, c'est un hockey de personnalités individuelles, où la signature originale de chaque joueur augmente l'harmonie de l'équipe. Cela donne une impression de divertissement, sans laquelle notre sport serait difficile à imaginer. Le pays apprend à penser d'une nouvelle manière.

Le grand déballage précède l'effondrement

Après cela, c'est le grand déballage. Fetisov s'exprime à son tour en disant que Tikhonov veut des robots sur la glace. Celui-ci réplique dans Sovietsky Sport en accusant son capitaine d'avoir frappé un vétéran de guerre et insulté des héros de Tchernobyl alors qu'il était en état d'ivresse. Hier on ne pipait mot, aujourd'hui on lave son linge sale par presse interposée ! D'un extrême à l'autre, les épouses s'en mêlent. Irina Starikova, la femme du défenseur Sergei Starikov, critique Tikhonov dans une lettre publiée par Sovietskaïa Kultura. Qui répond ? Tatiana Tikhonova, la femme de l'entraîneur...

Dans cette guerre médiatique, Tikhonov a peu de soutiens. Même le patriarche Anatoli Tarasov, celui qui a créé le système de jeu du CSKA, se range du côté de Larionov. Cela agace Tikhonov qui se souvient que, le matin de son arrivér à Moscou, juste avant sa présentation officielle comme entraîneur, Tarasov l'avait téléphoné pour lui recommander d'être plus strict avec les joueurs et pour lui assurer de son soutien sur les questions de discipline. Mais c'était onze ans plus tôt, dans d'autres circonstances (après la période Loktev). Il faut préciser que les Canucks de Vancouver - qui ont drafté Larionov et s'apprêtent à l'accueillir - ont financé l'opération de la hanche de Tarasov à l'été 1987, ce qui lui a permis de marcher à nouveau. Une initiative diplomatique importante dans les relations avec les Soviétiques. Comme quoi tout ne s'obtient pas par la contrainte et la menace...

Tikhonov renvoie de l'équipe en cours de saison Fetisov et Starikov. Le CSKA est capable de gagner sans eux car il a assez d'avance, mais le bâton ne suffit plus à diriger l'équipe. Le retour de bâton est violent. Les joueurs du CSKA - toute la première ligne mais aussi le deuxième trio Kamensky-Bykov-Khomutov - expriment leur solidarité avec leur capitaine en refusant de jouer le championnat du monde 1989 si Fetisov n'est pas réintégré. Les rebelles ont gain de cause car Tikhonov ne peut évidemment pas se priver à l'improviste de ses deux meilleures lignes.

Puisque c'est peine perdue avec les vétérans, Tikhonov veut croire que l'avenir repose sur les jeunes. La troisième ligne composée de juniors (Bure-Fedorov-Mogilny) réunit des talents d'un niveau exceptionnel, Tikhonov a les yeux qui brillent en imaginant que ce trio prendra la suite de la KLM. Mais il est déjà trop tard. À 19 ans, Aleksandr Mogilny (photo de droite) a un caractère difficile et est déjà excédé de la discipline militaire : il a déclaré qu'il n'avait aucune intention de devenir officier de l'armée et il est agacé d'avoir pris 10 matches de suspension et de s'être vu retirer l'Ordre du mérite sportif (distinction très honorifique remise aux médaillés d'or olympiques et mondiaux), une double peine très lourde à cause d'une bagarre en match. Alors, il part pour un monde où ce genre de faute ne lui vaudra que cinq minutes de pénalité et des compliments : la NHL. Il est le premier international soviétique à faire défection à l'ouest, comme autrefois les Tchécoslovaques. Un déserteur honni, perdu pour la patrie.

Que les départs soient autorisés ou non, l'exode a débuté. Il ne reste plus du "superbloc" que Kasatonov, le seul à être resté fidèle à Tikhonov. Fetisov n'est plus là, la KLM a suivi le mouvement, Starikov - chassé - et Mogilny - en fuite - sont aussi partis en NHL. Avec six joueurs en moins, le club de l'armée - qui restait sur 13 titres consécutifs - est devancé dans le championnat 1989/90 par le Dynamo Moscou, ce grand rival qui n'avait jamais obtenu le titre depuis que Tarasov avait fondé les bases du CSKA. L'héritage est dilapidé, et c'est tout un système qui est sur le point de sombrer. Les institutions soviétiques vont s'effondrer, et tout sera bientôt à vendre. La "décennie terrible" pour toute la Russie le sera tout autant pour le CSKA...

 

Marc Branchu

 

 

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