URSS - Canada (28 septembre 1972)

 

Huitième match de la série du siècle.

Ce duel décisif comme en coulisses bien avant le début de la rencontre. Les Canadiens cherchent en effet à empêcher que le duo ouest-allemand Kompalla-Baader, qui avait effectué "l'arbitrage le plus incompétent de l'histoire" au sixième match selon Sinden, officie à nouveau comme cela avait été initialement prévu. En vertu d'un accord verbal passé avec les Russes, ils veulent pouvoir récuser des arbitres si ceux-ci ne leur conviennent pas, et c'est le cas. Ils menacent même de ne pas jouer le match si on n'accède pas à leur requête. Il faut au total sept heures de négociation pour aboutir à un compromis. Chacune des délégations choisit un arbitre, le Suédois Dahlberg pour le Canada, l'Allemand Kompalla pour l'URSS. Et lorsqu'Uve Dahlberg attrape la grippe et fait savoir qu'il ne pourra pas tenir sa place, Harry Sinden choisit Ruda Batja, le Tchèque, faisant savoir qu'il préfèrerait encore un arbitre russe plutôt que de revoir à l'œuvre l'Ouest-Allemand Franz Baader !

Mais Jean-Paul Parisé n'est pas homme à compromis. Lorsqu'il prend une pénalité pour obstruction, alors que les arbitres sont particulièrement soucieux de siffler la moindre infraction en début de match, l'ailier canadien brandit sa crosse comme s'il menaçait de l'abattre sur l'arbitre Josef Kompalla. Même s'il ne mène heureusement pas son geste à son terme, il prend évidemment aussitôt une méconduite pour le match.

Les Russes patinent de façon limpide, leurs passes claquent, et même si le Canada revient par trois fois au score, ils finissent par creuser l'écart. Celui-ci aurait même pu être beaucoup plus important, de quatre ou cinq buts, s'il n'y avait un très bon Ken Dryden, titularisé à nouveau en vertu de l'alternance. Le gardien des Canadiens de Montréal a même eu la chance avec lui, mais cela fait aussi partie de la panoplie des grands joueurs. Mais il n'y a que deux buts de retard, et les trois mille supporters canadiens ne cessent donc pas d'y croire.

Ils ont raison, car en troisième période, les Soviétiques se replient en défense, à l'inverse de leur jeu naturel, indépendamment aussi des consignes de leur entraîneur Bobrov, ancien attaquant et adepte des libertés offensives, qui n'a jamais demandé un tel changement tactique. Mais inconsciemment, ils se mettent à gérer le match, ce qu'ils ne savent pas faire.

Le Canada, qui a besoin de marquer rapidement pour revenir dans le match, y parvient grâce à Phil Esposito. Une minute plus tard, on assiste comme hier à une échauffourée entre Evgueni Mishakov et Rod Gilbert. Mais celui-ci n'est pas un spécialiste des bagarres, et le Russe le fait valdinguer. Après cet "intermède", les visiteurs ont pour la première fois l'initiative du jeu. Dix minutes - interminables pour les uns et passées si vite pour les autres - plus tard, Brad Park, qui termine excellemment cette série qu'il avait commencé de manière catastrophique, intercepte une passe russe et tire sans tarder en direction du but, à la Canadienne, dans l'espoir d'un rebond. Celui-ci est pris par Yvan Cournoyer qui égalise, même si la lumière rouge ne s'allume pas, comme hier.

Il s'agit d'un simple problème électrique, mais Alan Eagleson, personnage omnipotent et principal initiateur nord-américain de la série du siècle en tant que président de l'organisation "Hockey Canada", sort de ses gonds. Il se dirige vers le juge et est arrêté par un cordon de police. Mahovlich voit Eagleson entouré de vingt miliciens et accourt, suivi des autres joueurs canadiens. Cette nouvelle escorte ramène Eagleson vers son banc et à la raison. Il a tout de même eu le temps de faire un doigt d'honneur, geste qui n'évoque rien au public russe. Lorsque les journalistes soviétiques lui demanderont après le match ce que signifie ce majeur levé, il expliquera que cela signifie le chiffre "un"...

Quant au but de Cournoyer, il a bel et bien été validé. On se dirige vers un match nul, ce qui serait une conclusion logique à la série. Mais dans la dernière minute de jeu, les nouveaux partenaires d'un soir Liapkin et Vassiliev se gênent et laissent le palet s'échapper. Esposito le donne alors à Paul Henderson, seul devant Tretiak pour inscrire le but de la victoire. Les Canadiens retrouvent leur fierté pour "leur" sport, comme le proclamait des banderoles lors de la première partie de la série, un sport qu'ils devront toutefois apprendre à partager. Car après la plus grande série de matches jamais jouée, surpassant toutes les finales de Coupe Stanley, le hockey sur glace en Amérique du nord ne sera plus jamais le même. Henderson s'adresse ainsi aux perdants à la fin du match : "Avant, nous étions des ennemis, et maintenant j'ai compris que vous, les Russes, vous étiez des gens formidables."

Face à l'incroyable force collective des Soviétiques, face à cette capacité à jouer soixante minutes au même rythme échevelé avec des fondamentaux parfaitement maîtrisés, les Canadiens répondent par leur capacité de se surpasser au moment décisif, de voir leurs forces décuplées par l'émotion. Ce fut le cas pour Phil Esposito, et pour le nouveau héros Paul Henderson, la grande révélation de la série, comme Yakushev côté russe. Ce que le système politique soviétique ne peut pas accorder, malgré la volonté de Bobrov, c'est qu'il y ait un leader qui puisse faire la différence à lui seul en cas de besoin. Cet individualisme symbolisé par Henderson, qui a lui-même convaincu Sinden de le laisser monter sur la glace pour la dernière minute, puis qui a interpellé Pete Mahovlich pour prendre sa place. Les tempéraments de vainqueurs avaient pris d'eux-mêmes l'initiative de jouer cette dernière minute, hors de toute ligne pré-établie.

Les Canadiens se reconnaissent et s'identifient dans cette rage de vaincre. Dans cette unanimité, une voix discordante vient de John Robertson, le seul chroniqueur canadien à avoir osé pronostiquer une victoire soviétique la veille du match, qui écrit dans le Montreal Star : "OK, j'ai perdu mon pari - à une trentaine de secondes près - mais je pense que j'ai eu raison dans ce que j'expliquais hier. Ou plutôt, Tonton Alan Eagleson m'a donné raison avec le geste obscène qu'il a fait dans la troisième période. J'ai tout dit sur ce Team Ugly, et on l'a encore vu aujourd'hui, jusqu'à J-P Parisé qui menace de guillotiner un officiel avec sa crosse. Qu'est-ce qui est le plus important ? Montrer au monde le genre de hockeyeurs que nous produisons ? Ou montrer au monde le genre d'hommes que nous produisons ? Ce que j'ai vu, c'est une bande de barbares, dirigés par un homme [Eagleson] qu'on peut qualifier de désastre diplomatique ambulant."

Élus meilleurs joueurs du match : Vladimir Shadrin et Aleksandr Yakushev pour l'URSS, Paul Henderson et Brad Park pour le Canada.

 

Commentaires d'après-match

Harry Sinden (entraîneur du Canada) : "Avoir deux buts de retard aurait dû nous mettre en panique, mais l'équipe était incroyablement calme et concentrée dans les vestiaires. Notre plan pour la troisième période était de ne pas laisser aux Russes un autre but qui nous aurait finis. Nous voulions jouer très serré défensivement pendant dix minutes, et heureusement, nous avons marqué notre quatrième but pendant ce laps de temps."

Bobby Clarke (attaquant du Canada) : "Ron, Paul et moi étions sur le banc, prêts à y aller parce que je pense que Harry voulait envoyer une ligne défensive pour ne pas perdre la série. Paul a crié à Pete Mahovlich et ils ont changé, mais Esposito et Cournoyer étaient dans la zone soviétique et nous n'avons pas pu les remplacer.

Paul Henderson (buteur décisif du Canada) : "Je ne pense pas que Pete serait venu si je n'avais pas hurlé. Quand je suis rentré, le palet était ressorti de la bande vers Brad Park, donc je suis allé à la cage et j'ai appelé le palet. La passe est allée derrière moi et j'ai été envoyé contre la bande par un Soviétique. Phil a intercepté une tentative de passe et a tiré presque en arrière. Je suis allé devant le but, Tretiak a repoussé le premier tir et j'ai glissé le palet sous lui. [...] C'était la plus grande émotion de ma carrière d'être sélectionné dans cette équipe. L'émotion suivante a été de devenir titulaire. Et maintenant, trois buts gagnants à la suite. Qui l'eût cru ? [...] Il n'était plus question de Francophone ou de Westerner, ou de quoi que ce soit d'autre. Nous étions tous des Canadiens. La série a réuni tout le pays. C'était eux ou nous, et chaque Canadien a senti quelque part que cette équipe lui appartenait. Je suppose que la guerre est la seule chose qui peut rassembler un pays comme cette série l'a fait."

Dennis Hull (attaquant du Canada) : "Je n'ai jamais gagné la Coupe Stanley, donc j'ai demandé à Cournoyer juste après la sirène finale si c'était comme de gagner la Coupe. Il m'a répondu que c'était dix fois mieux. Je le crois."

Evgueni Mishakov (attaquant de l'URSS) : "Je ne peux que noter le comportement horrible et insolent des Canadiens. Ils ont jeté des chaises sur la glace, ils ont même menacé de nous tuer. Bobby Clarke a laissé l'empreinte de sa crosse sur presque tous nos joueurs. J'avais dit à Bobrov et Kulagin qu'il n'était pas possible de nous laisser frapper par les Canadiens, que nous devions répliquer, mais les bagarres nous étaient interdites. J'ai tout de même répondu à Gilbert, je n'ai pas eu le choix car il était rapide à user ses poings, et heureusement, Bobrov ne me l'a pas reproché."

Vladislav Tretiak (gardien de l'URSS) : "J'étais épuisé, surtout lors de ce dernier match. Mes forces m'avaient quitté. J'espérais qu'on en finirait rapidement... Il ne faut pas oublier que les Canadiens ont sans cesse fait alterner leurs gardiens, alors que j'ai joué les huit matches à haute pression. Je regrette que Henderson soit tombé derrière le but, car sinon, il ne se serait pas relevé, et il ne se serait pas retrouvé devant la cage pour marquer. Chanceux, simplement chanceux. J'ai fait le premier arrêt. La défense ne m'a pas aidé, pourquoi ? Vassiliev et Liapkin ne m'ont pas aidé. Tant mieux pour le Canada."

 

URSS - Canada 5-6 (2-2, 3-1, 0-3)

Jeudi 28 septembre 1972 au Luzhiniki de Moscou (URSS). 15000 spectateurs.

Arbitrage de Rudolf Batja (TCH) et Josef Kompalla (RFA).

Pénalités : URSS 17' (6', 2', 4'+5'), Canada 39' (10'+10'+10', 2', 2'+5').

Tirs cadrés : URSS 27 (12, 10, 5), Canada 36 (14, 8, 14).

Évolution du score :

1-0 à 03'34" : Yakushev assisté de Maltsev et Liapkin (double sup. num.)

1-1 à 06'45" : P. Esposito assisté de Park (sup. num.)

2-1 à 13'10" : Lutchenko assisté de Kharlamov (sup. num.)

2-2 à 16'59" : Park assisté de Ratelle et Hull

3-2 à 20'21" : Shadrin

3-3 à 30'32" : White assisté de Gilbert et Ratelle

4-3 à 31'43" : Yakushev

5-3 à 36'44" : Vassiliev (sup. num.)

5-4 à 42'27" : P. Esposito assisté de P. Mahovlich

5-5 à 52'56" : Cournoyer assisté de P. Esposito et Park

5-6 à 59'26" : Henderson assisté de P. Esposito

 

URSS

Gardien : Vladislav Tretiak.

Défenseurs : Yuri Liapkin - Valeri Vassiliev ; Vladimir Lutchenko - Guennadi Tsygankov ; Aleksandr Gusev - Viktor Kuzkin.

Attaquants : Aleksandr Yakushev - Vladimir Shadrin - Vyacheslav Anisin ; Valeri Kharlamov - Aleksandr Maltsev - Vladimir Vikulov ; Viktor Blinov - Vladimir Petrov - Boris Mikhaïlov ; Evgueni Mishakov.

Remplaçant : Aleksandr Sidelnikov (G).

Canada

Gardien : Ken Dryden.

Défenseurs : Pat Stapleton - Brad Park ; Gary Bergman - Bill White ; Guy Lapointe - Serge Savard.

Attaquants : Jean-Paul Parisé - Phil Esposito - Yvan Cournoyer ; Ron Ellis - Bobby Clarke - Paul Henderson ; Dennis Hull - Jean Ratelle - Rod Gilbert ; Pete Mahovlich - Frank Mahovlich.

Remplaçant : Tony Esposito (G).

 

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