Canada - URSS (2 septembre 1972)

 

Premier match de la série du siècle.

Le mythique Forum de Montréal produit une très forte impression sur les joueurs soviétiques, qui rentrent sous les sifflets du public. Ils sont ébahis devant le bruit infernal où se mêlent voix, trompettes et percussions, et en garderont à vie un souvenir très fort. La cérémonie d'ouverture dure quarante minutes, durant lesquelles la tension peut monter de manière impalpable. Après la présentation individuelle de chaque joueur, on procède à l'échange des fanions et des poignées de main, et le premier ministre canadien Jacques Trudeau donne un engagement symbolique, que le capitaine Phil Esposito remporte sans opposition.

Tout se passe initialement selon le scénario prévu par les Canadiens. Gary Bergman lance la première attaque du match, et les Soviétiques ne semblent pas pouvoir faire grand-chose pour empêcher Esposito de s'imposer devant le but. Même en supériorité, l'URSS n'impressionne guère, s'obstinant à faire beaucoup trop de passes sans prendre de tir. Quand Petrov se décide à lancer, Rod Seiling se couche devant le palet. Les mises au jeu sont également à l'avantage du Canada, Clarke y domine ainsi Shadrin pour offrir à Paul Henderson le 2-0.

Les Russes, qui avaient été surpris par l'ambiance et notamment en découvrant que l'on passait de la musique durant les pauses, semblent envoyés tout droit à l'abattoir... et la sono diffuse alors la marche funèbre ! Cela résume le sentiment général sur ce match qui paraît déjà plié en moins de sept minutes.

Mais la suite est moins conforme aux préjugés. Les Soviétiques se relèvent sans sourciller lorsqu'ils sont mis en échec. Evgueni Zimin réduit le score en s'infiltrant pour reprendre une passe de Yakushev, au milieu de Gilbert et Lapointe, spectateurs. Rod Gilbert n'est pas au bout de sa peine puisqu'il perd le palet à la ligne bleue en supériorité. Mikhaïlov et Petrov partent en deux contre un, le premier tire et le second prend le rebond. Les deux équipes quittent la glace à égalité, et le jeune gardien Vladislav Tretiak, qui a frustré deux fois Esposito, n'a pas faibli sous les tirs puissants des joueurs de NHL comme certains l'escomptaient.

Puis, en deuxième tiers-temps, Valeri Kharlamov laisse tout le monde sans voix en réussissant un but exceptionnel. Il entre seul dans la zone canadienne face à deux défenseurs, Awrey et Seiling, et feinte un retour vers l'intérieur avant de déborder la paire d'arrières sur l'extérieur pour se retrouver seul devant Ken Dryden, qu'il trompe d'un tir soudain après avoir fait mine de revenir sur son revers. Les observateurs canadiens sont estomaqués, ils n'ont jamais vu ça. Don Awrey - qui ne quittera presque plus le banc après avoir encaissé ce but - est considéré comme le défenseur de NHL le plus difficile à éliminer en un contre un. Quant à Rod Seiling (qui avait argumenté en vain avant le match pour que Sinden aligne six défenseurs), il n'est pas au bout de ses peines. Kharlamov le feinte encore pour se dégager de lui et marquer un second but personnel. Les Canadiens découvrent un véritable artiste de la glace. Leur défenseur Gary Bergman dira un jour que les grands joueurs, même les plus talentueux, ont tous un mouvement spécial qu'ils utilisent pour se débarrasser d'un défenseur, éventuellement deux, mais que Kharlamov, lui, en a trois.

Les Canadiens perdent le fil de leur hockey. Leur collectif est en miettes, et les joueurs se scindent en deux camps : ceux qui ont encore de bonnes intentions mais ratent leurs passes et ont un temps de retard, comme Yvan Cournoyer, et ceux qui n'ont même plus de velléités offensives par peur de se retrouver hors de position défensivement, comme Ron Ellis. Les Soviétiques, eux, n'ont pas ce problème. Ils appliquent avec méthode leur système fondé sur l'attaque, avec ces actions collectives auxquelles l'entraînement commun donne une synchronisation parfaite, mais avec aussi une grande part d'inspiration. Ceux qui avaient annoncé que les joueurs nord-américains seraient supérieurs dans l'innovation simplement à cause de leur système politique capitaliste en sont pour leur argent.

Dans la désolation canadienne, Gary Bergman et Guy Lapointe échappent au naufrage de la défense. Et surtout, Bobby Clarke poursuit son travail infatigable, parvenant à réduire le score dans le troisième tiers-temps. Mais Mikhaïlov se met lui aussi à mettre dans le vent les pauvres Seiling et Dryden, puis Zimin et Yakushev mettent un point final à cette claque mémorable : 3-7.

Les Canadiens quittent directement la glace, et les sifflets du public leur sont maintenant destinés. Les Soviétiques sont fâchés que leurs adversaires aient ainsi disparu à la fin du match sans leur serrer la main, mais on leur expliquera que cette coutume généralisée en Europe ne se pratique pas en NHL. La série est en cours, et le Canada pense maintenant à la manière dont il devra se racheter. L'URSS savoure sans triomphalisme, et Valeri Kharlamov fait un signe de la paix en recevant son prix du meilleur joueur.

Élus meilleurs joueurs du match : Bobby Clarke pour le Canada et Valeri Kharlamov pour l'URSS.

 

Commentaires d'après-match

Harry Sinden (entraîneur du Canada) : "Je pensais que dans notre patinoire, avec nos supporters et deux buts d'avance, leur discipline de jeu serait brisée. J'ai été abasourdi. Ils nous ont dominés dans chaque aspect du jeu, les gardiens, les tirs, le patinage et les passes. Et oui, ils sont en meilleure condition que nous. Si l'on n'a pas joué mieux, c'est qu'ils ne l'ont pas permis. Nous avons tous été impressionnés. J'ai rarement vu quelqu'un arriver sur deux défenseurs de NHL et les battre par l'extérieur, en les contournant pour aller ensuite au but. Cela ne se fait pas. [...] La ligne des New York Rangers, Hadfield-Ratelle-Gilbert, n'a pas patiné. Nous gagnerons cette série, mais il faudra jouer un hockey parfait."

Mickey Redmond (attaquant du Canada) : "Ce match m'a fait penser à l'époque où j'étais un petit garçon jouant au milieu des adultes sur les patinoires en plein air de Peterborough. Ils étaient trop rapides, trop forts, et il n'y avait rien que nous puissions y faire."

Aleksandr Gusev (défenseur de l'URSS) : "Avant le match, pendant les hymnes, je voyais les Canadiens alignés et ils étaient grands et forts. J'ai alors dit à Valeri Vassiliev que j'espérais qu'ils n'allaient pas nous tuer."

Yuri Blinov (attaquant de l'URSS) : "Dans son discours d'avant-match, Bobrov a essayé de nous faire relâcher notre tension. Il a évoqué la possibilité que les Canadiens parviennent à marquer quelques buts rapidement, et nous a prévenu de ne pas nous précipiter dans la panique pour égaliser. Et c'est exactement ce qui s'est passé. À la moitié de la première période, les Canadiens ont ralenti de façon très notable. Après le but de Zimin, nous avons retrouvé notre jeu et nous avons réussi à gagner en élevant peu à peu le rythme."

 

Canada - URSS 3-7 (2-2, 0-2, 1-3)

Samedi 2 septembre 1972 au Forum de Montréal (CAN). 18818 spectateurs.

Arbitrage de Lee Gagnon et Gordon Lee (USA).

Pénalités : Canada 6' (2', 4', 0'), URSS 8' (6', 0', 2').

Tirs cadrés : Canada 32 (10, 10, 12), URSS 30 (10, 10, 10).

Evolution du score :

1-0 à 00'30" : P. Esposito assisté de F. Mahovlich et Bergman

2-0 à 06'32" : Henderson assisté de Clarke

2-1 à 11'40" : Zimin assisté de Yakushev et Shadrin

2-2 à 17'28" : Petrov assisté de Mikhaïlov (inf. num.)

2-3 à 22'40" : Kharlamov assisté de Maltsev

2-4 à 30'18" : Kharlamov assisté de Maltsev

3-4 à 48'22" : Clarke assisté d'Ellis et Henderson.

3-5 à 53'32" : Mikhaïlov assisté de Blinov

3-6 à 54'29" : Zimin

3-7 à 58'37" : Yakushev assisté de Shadrin

 

Canada

Gardien : Ken Dryden.

Défenseurs : Gary Bergman - Brad Park ; Don Awrey - Rod Seiling ; Guy Lapointe.

Attaquants : Frank Mahovlich - Phil Esposito - Yvan Cournoyer ; Ron Ellis - Bobby Clarke - Paul Henderson ; Vic Hadfield - Jean Ratelle - Rod Gilbert ; Pete Mahovlich - Red Berenson - Mickey Redmond.

Remplaçant : Tony Esposito (G).

URSS

Gardien : Vladislav Tretiak.

Défenseurs : Aleksandr Ragulin - Guennadi Tsygankov ; Aleksandr Gusev - Viktor Kuzkin ; Yuri Liapkin - Evgueni Paladiev ; Vladimir Lutchenko.

Attaquants : Yuri Blinov - Vladimir Petrov - Boris Mikhaïlov ; Valeri Kharlamov - Aleksandr Maltsev - Vladimir Vikulov ; Aleksandr Yakushev - Vladimir Shadrin - Evgueni Zimin ; Evgueni Mishakov.

Remplaçant : Viktor Zinger (G).

 

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