Interview de Cristobal Huet

 

- Êtes-vous surpris de constater une aussi rapide évolution de votre statut à Montréal ?

Je ne pouvais pas m'attendre à ce que les choses s'accélèrent à ce point, c'est vrai. Vu le contexte de mon retour à Montréal, les choses étaient vraiment compliquées. Arriver dans ces conditions, derrière José Théodore et tout ce qu'il représente à Montréal, c'est dur... Petit à petit je me suis senti de plus en plus à l'aise. Je joue sans complexe et j'essaie de m'extraire du contexte. Et puis, personne n'aurait pu prédire que "Théo" connaîtrait allait connaître une telle situation.

- Vu le contexte, justement, vous êtes-vous dit que votre aventure en NHL pourrait tourner court ?

J'y ai pensé. J'arrive en fin de contrat au terme de la saison et il y a quelques mois, il n'y avait aucune raison pour que Montréal ou une autre franchise ne me prolonge. Récemment, on m'a prêté des contacts en Suisse. Ils étaient fondés.

- Pour autant, rien n'est encore acquis. Un retour en Europe la saison prochaine est-il encore possible ?

C'est vrai que rien n'est encore fixé. J'ai beau être performant en ce moment, le vent peut tourner très vite. Ce qui est sûr, c'est que si les choses se passent bien cette saison, je chercherais certainement à décrocher une place de titulaire. Si je ne trouvais pas ce que je recherche, où que les choses soient plus difficiles que prévu, je pourrais revenir en Europe effectivement.

- Ce qui vous arrive aujourd'hui est-il le fait d'un simple concours de circonstances ?

Lorsqu'un "back-up" (un gardien remplaçant, ndlr) brille, c'est toujours au départ une affaire de circonstances. En l'occurrence, "Théo" a été moins performant, de mon côté j'ai remonté la pente. Le changement d'entraîneur était risqué pour moi, mais finalement, j'ai réussi à élever encore mon niveau de jeu. Ce qui est important, c'est qu'à chaque fois que l'on a fait appel à moi, j'ai presque toujours répondu présent.

- Depuis les plus jeunes catégories et ensuite dans vos clubs successifs, vous avez toujours travaillé plus que les autres. En récoltez-vous aujourd'hui les fruits ?

Disons que j'ai toujours aimé prouver aux gens qu'ils se trompaient à mon sujet. Lorsque je suis parti de Grenoble en Suisse, on a dit que je ne tiendrais pas la distance et que je m'essoufflerais. Après mon passage à Los Angeles, on a dit que je ne progresserais plus. J'étais condamné à être un deuxième gardien et je ne devais rien attendre de plus... C'est le moyen le plus sûr pour moi de me motiver. Faire ce que les autres pensent que je ne suis pas capable de faire.

- Que pensez-vous de l'affaire de dopage qui entoure actuellement José Théodore ?

Ça ne vaut pas grand-chose à mon avis. Il prend ce médicament depuis près de dix ans, et depuis que ce produit est interdit en NHL, il bénéficie de toutes les dérogations médicales nécessaires. En Ligue nationale, il n'a rien à craindre. En revanche, sur le plan international, il risque effectivement une suspension de deux ans. Mais forcément, au Québec, cette affaire a pris des proportions énormes.

- Avec ce nouveau statut de numéro un bis, vous fixez-vous de nouveaux objectifs ?

Non, surtout pas. Je ne veux pas me prendre la tête avec ces choses-là. Je jouerai mes matchs les uns après les autres et si ça doit continuer ainsi, alors tant mieux.

- Bob Gainey a récemment déclaré qu'il était de plus en plus impressionné par vos performances. Comment avez-vous réagi à cet hommage ?

Bien, naturellement. José reste le gardien numéro un, donc de telles déclarations font toujours plaisir. Mais je reste conscient que très rapidement, José peut redevenir compétitif et retrouver sa place devant les buts. Ça serait frustrant pour moi, forcément, mais je m'y plierais en m'efforçant de bien jouer les matchs pour lesquels on ferait appel à moi.

- Après un sérieux passage à vide en janvier, Montréal a relevé la tête. Comment l'expliquer ?

Nous étions très fragiles à l'extérieur et nous avons redressé le tir. Plusieurs joueurs sont revenus de blessure (Saku Koivu, Alex Kovalev et Andreï Markov, ndlr), les efforts ont été faits. Le début de saison a été plus performant que prévu et on s'est un peu pris pour ce que nous n'étions pas. Nos résultats d'alors ont laisser penser que nous étions partis pour une grosse saison. Ce passage à vide n'est pas anormal. Ce qui est bien, c'est d'avoir réussi à redresser la tête.

- Vous n'aimez pas être mis en avant, mais un autre constat s'impose, le redressement de Montréal coïncide avec votre retour devant les cages...

(Manifestement gêné, il soupire). C'est difficile pour moi de commenter ça... Lorsque l'équipe est en baisse de confiance, l'entraîneur est là pour faire les changements qu'il estime nécessaire. Du sang frais a été injecté, et pas seulement moi, la confiance est revenue. Ce n'est pas moi qui ait rendu les joueurs meilleurs.

- L'équilibre d'une équipe est-il encore plus fragile en NHL qu'ailleurs ?

Oui, sans aucun doute. Les organisations sont encore plus tributaires des performances de leurs leaders, de leurs blessures... Toutes les équipes de NHL sont très performantes et vraiment compétitives. Une petite baisse de régime peut tout changer rapidement.

- La pression de votre poste, à Montréal, est-elle aussi élevée que l'on peut l'imaginer ?

Il y en a beaucoup, c'est sûr. Mais lorsque les résultats sont bons, on ne la ressent pas de la même façon. Si je deviens moins performant, je pense que j'en prendrais vraiment conscience.

- D'autant que l'humeur des fans québécois paraît extrêmement changeante...

D'autant plus, oui. Aujourd'hui ils sont contents de moi, mais dans deux semaines ou un mois ils ne pourront plus me voir, peut-être. Il faut vivre avec. Lorsque "Théo" était moins bon et qu'il continuait à jouer, il était constamment sifflé alors qu'il était l'idole de la patinoire avant la grève.

Les fans ne s'attendaient pas ce qu'un mec comme moi, avec le salaire que je touche, puisse réaliser ces performances, pour eux je suis la bonne surprise. Donc pour moi aujourd'hui, c'est assez simple à gérer.

- Vous êtes vous bien adapté à la vie québécoise ?

Oui plutôt. Nous vivons dans le Vieux Montréal où le cadre est vraiment agréable. Et puis les gens parlent français, c'est plus simple. Ce qui change, c'est la température. À Los Angeles, il fait 20 au mois de décembre. Là ce n'est pas tout à fait pareil, mais les hivers rigoureux ne me dérangent pas tant que ça. J'ai été formé à Grenoble quand même (il rigole).

- Quel regard portez-vous à l'indépendance prochaine du hockey en France ?

On est déjà tous rassuré que le dossier aboutisse. Cela fait des années qu'on en parle. Les ministres n'étaient pas d'accord et puis le projet a pris corps. C'était complètement stupide de continuer ainsi. J'espère déjà que ça va simplifier les choses au niveau administratif. La mise en place ne sera peut-être pas simple dans les premiers temps, mais à terme tout sera bien plus clair. La construction et le futur du hockey français passent par là, mais il ne faut pas tout en attendre non plus. Ce qui est certain, c'est que cela va créer un solide élan de motivation.

- Sur le plan international, l'équipe nationale doit impérativement devenir compétitive pour accompagner ce projet. Le groupe est le plus complet que l'on ait vu depuis des années et pour autant les résultats ne suivent pas. Il y a là un sérieux paradoxe...

Non. Je fais partie de ceux qui pensent que, pour le moment, l'équipe de France est à sa place dans le groupe B. Nous avons pris dix ans de retard sur les Suisses, sur les Autrichiens et les Allemands. Et c'est aujourd'hui que cela se voit. Le groupe France est effectivement séduisant, mais on paie le prix aujourd'hui des erreurs des dernières années, c'est tout. Il faut plus de moyens, plus de regroupements... Il ne faut surtout pas prendre plus de retard. Dans le même temps il faut changer le championnat Élite. On ne peut plus concevoir de jouer un seul match par semaine. Sinon, il ne faudra plus s'étonner si la France, au Mondial, souffre en jouant six matchs en dix jours... C'est certainement le défi le plus sérieux que les dirigeants de la fédération auront à relever. Il faut bien se rendre compte que 14 clubs dans l'Elite française, c'est bien trop. Je ne veux choquer personne en disant ça, il y a trop de disparité entre les têtes d'affiche et les clubs de queue de peloton. Et on doit aussi impérativement empêcher les clubs d'élite de jouer avec plus de 10 étrangers, c'est insensé.

- On sait l'importance des leaders dans une discipline. Tony Parker en est un pour le basket-ball français, êtes vous conscient de devenir l'icône du hockey tricolore ?

Tony Parker est double champion NBA et vient de participer à son premier All Star Game. Ce n'est pas trop comparable à mon avis. Là encore, ça m'est difficile de répondre. Disons que je vais m'aider d'abord et si ça peut aider les autres, tant mieux. Le drapeau, je veux bien le porter, mais pas tout seul.

- Vous projetez-vous dans l'avenir ?

Non. Surtout pas en ce moment. Je suis en fin de contrat et je sais que de toute façon je peux revenir en Suisse. Mais si je ne parviens pas à trouver un poste de titulaire en NHL dans les deux prochaines années, j'aviserai. Être en NHL c'est bien, mais ça ne fait pas tout.

- Cela veut dire qu'aujourd'hui vous vous sentez prêts à devenir titulaire au sein d'une franchise NHL ?

Cela implique de sérieuses responsabilités, mais oui, je pense que j'en suis capable. Être sur le banc, ce n'est pas très agréable. C'est l'envie de jouer qui domine.

- Si Montréal n'est pas en playoff dans quelques semaines, jouerez-vous avec l'équipe de France à Amiens lors du Mondial ?

Normalement, oui.

- Vous n'avez jamais atteint en sélection le niveau que vous avez pu atteindre avec vos clubs successifs, cela crée-t-il une frustration ?

C'est vrai. Et c'est pour ça qu'avant d'arrêter avec l'équipe de France, j'aimerais bien faire quelque chose de bien.

- Estimez-vous qu'il y ait en France une carence dans la succession au poste de gardien en sélection ?

C'est quelque chose dont, je pense, les gens qui dirigent le hockey sont conscients. Mais un garçon comme Eddy Fehri est très prometteur. Et le fait que Patrick Rolland s'implique dans la formation des gardiens est une excellente chose à ce niveau.

- Votre parcours à Montréal est déjà une aventure formidable. Que gardez-vous de plus fort ?

(Il hésite) Je ne pensais pas entendre La Marseillaise au Centre Bell.

Propos recueillis le 16 février 2006 par Yann Maillet, pour le Dauphiné Libéré

 

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