Interview de Karlos Gordovil

 

Le Directeur Technique National de l'Espagne, venu comme entraîneur de son équipe nationale senior au trophée Valence-Drôme fin août 2008, évoque l'état du hockey ibérique.

- Quel bilan tirez-vous de ce tournoi ?

C'est une expérience très positive pour le hockey espagnol. Malheureusement, nous ne sommes pas des professionnels, nous avons presque pris les joueurs sur la place pour venir ici. On a vu une évolution durant les trois jours, et nous avons montré un vrai potentiel. Ces équipes de division 1 ont des ambitions d'élite, surtout celle d'aujourd'hui [NDLR : Gap], ce sont de bons adversaires, et je ne pense pas que nous ayons été ridicules.

- Est-ce la première fois que l'équipe d'Espagne est réunie en stage en août ?

Oui, et cela fait longtemps qu'on attendait ça. Il y a une nouvelle fédération depuis deux ans et demi, depuis que la fédération des sports d'hiver, où le hockey était mélangé avec le ski, a été séparée pour former une fédération des sports de glace (FEDH). Les nouveaux dirigeants, avec la présidente Maria Teresa Samaranch (fille de l'ancien président du Comité International Olympique, Juan Antonio Samaranch) et le vice-président Frank Gonzalez, ont commencé à travailler pour le hockey.

- Y a-t-il plus de moyens ?

Non, ce n'est pas une question de moyens. Simplement, tous les euros sont maintenant dépensés pour le sport, et pas pour autre chose. Nous manquons toujours de structures, mais je suis convaincu que pour maintenir la motivation, il faut de la compétition et des entraînements dans de bonnes conditions.

Le processus a commencé en 2007, avec le Festival Olympique de la Jeunesse Européenne (FOJE) à Jaca, où nos moins de 17 ans se sont retrouvés face aux meilleures équipes européennes, Russie, Suisse, Slovaquie et Finlande. Nous étions loin d'être ridicules, avec des défaites par onze buts d'écart en moyenne. 11 buts, dans le hockey, ce n'est pas tant que ça, en tout cas cela ne montre pas la différence qui existe entre la Russie et l'Espagne.

- L'Espagne est cloisonnée en Mondial C puis en division II depuis toujours, la montée est-elle envisageable ?

Lors des deux derniers championnats du monde, nous avons fini troisièmes. En avril, nous n'avons perdu qu'aux tirs au but contre la Chine qui redescendait de division I, et de deux buts contre l'Australie qui était chez elle. Nous ne sommes pas si loin, et c'est pour ça que nous ne sommes fixés comme objectif de monter aux alentours de 2010.

Nous abordons les championnats du monde avec dans la tête de pouvoir gagner. Nous n'avons pas beaucoup de moyens, et notre championnat n'est pas assez fort pour pouvoir monter de niveau. Mais nous sommes conscients que sur glace, le hockey c'est toujours un gardien, cinq joueurs, et ça tourne. Si on peut monter dès cette saison, en 2009, on le fera.

- La nouvelle génération est-elle plus forte que les précédentes ?

Le hockey espagnol fonctionne par générations spontanées. On a déjà eu de bonnes générations, mais on n'a pas travaillé avec elles. Cette classe d'âge 1990 - 1991 est la première qui ait été travaillée, en lui donnant de l'expérience internationale.

Selon moi, il y a trois voies de développement.

La première, c'est que des jeunes joueurs talentueux partent dans des pays avec une culture de hockey importante.

La deuxième, c'est que le championnat espagnol inclue des joueurs étrangers qui restent longtemps en Espagne afin de pouvoir être naturalisés, mais il y a un manque de volonté des clubs pour aider à franchir ce pas.

La troisième, c'est la compétition internationale pour motiver les jeunes. On travaille ainsi avec la DTN française et on a organisé un championnat pyrénéen pour les catégories U15 à U9. On compte l'agrandir aux cadets, aux juniors et aux seniors. Le sud de la France a besoin de hockey de proximité.

- Qu'advient-il des clubs espagnols qui ne sont pas inclus dans ces championnats pyrénéens de jeunes ?

Ce qui ne sont pas concernés, ce sont les clubs de Madrid. On va les attacher en utilisant les nouvelles patinoires de Pampelune et de Logroño, plus proches de la frontière.

- J'ai aussi entendu parler d'une patinoire à Carthagène, plus au sud. Qu'est-ce qui explique tous ces projets ?

C'est un projet méditerranéen, lié au fait qu'il y a beaucoup d'étrangers qui habitent et prennent leur retraite sur la côte. Ils veulent garder leur afición et continuer à voir du hockey.

- Ces patinoires sont-elles privées ou d'initiative fédérale ?

Aujourd'hui, ce sont des projets privés. Mais la fédération a lancé une campagne d'information auprès des grandes villes, au-dessus de 150000 ou de 200000 habitants je crois, et d'ici 5 ans nous espérons avoir de nouvelles installations.

- Avec combien de clubs le championnat d'Espagne repartira-t-il cette année ?

Nous espérions avoir huit clubs, malheureusement nous avons eu une mauvaise nouvelle avec la fermeture de la patinoire de Collado Villalba, dans la communauté de Madrid. Le championnat perd une équipe, mais surtout le hockey espagnol perd un club.

Malgré sa nouvelle patinoire, Vitoria a également déclaré forfait, par manque de moyens. Il faut avouer qu'on ne comprend pas trop cette décision. Le résultat est qu'il n'y aura que six équipes, ce qui fait peu.

- Qu'en est-il des problèmes de patinoire de Jaca ?

C'est fini ! La patinoire de Jaca a réouvert il y a un mois à peu près, après huit mois sans aucune activité. C'est le club qui apporte en règle générale le plus de joueurs dans les équipes nationales, chez les juniors comme chez les seniors, et nous avons donc souffert énormément de cette coupure.

- Que s'est-il passé ? Il paraît qu'il y avait pourtant deux glaces...

Il y avait une patinoire, puis une nouvelle patinoire a été construite à côté, un très gros bâtiment. Elle a pu être ouverte à temps pour le FOJE, malgré des problèmes de structure. Mais elle a dû refermer par la suite pour terminer le chantier, et il y a eu des problèmes : des dépassements de budget, des travaux qui n'allaient pas dans le sens de ce que voulait la mairie...

Cette patinoire, qui avait 3000 places pour le FOJE, en a 1500 dans sa configuration définitive. Mais c'est un bâtiment qui a énormément d'espaces qui ne servent pas à grand-chose. Cela en rend la gestion très compliquée.

Quant à l'ancienne patinoire, elle était vraiment très vieille, avec des fuites. Jaca a donc vécu un an et demi sans glace au total, de février 2007 à juillet 2008. C'est très long.

- Anglet sera-t-il encore intégré au championnat espagnol cette année ?

Oui. Ce fut une expérience positive. Cela s'est passé comme prévu, malgré un incident, un slap visant le genou d'un arbitre allemand de haut niveau. Heureusement, ce n'était pas un joueur [NDLR : Christopher Teixeira] que j'avais connu quand j'étais à l'Hormadi, je l'aurais mal vécu si c'était un joueur qui avait été sous mes ordres.

- Suivez-vous encore l'Hormadi ?

Non, je ne suis plus trop ce qui s'y passe. Lors de ma maladie, le comportement que certains dirigeants ont eu envers moi n'était pas correct. Nous avions fait beaucoup d'efforts pour arriver là, et après tout ça, cela m'a fait mal au cur.

- Vous trouviez que c'était un manque de reconnaissance ?

De la reconnaissance, non, ce n'est pas le mot. Il faut faire la part des choses : on paie un salaire que tu fasses un travail, cela n'a pas à aller au-delà. Mais il y a un côté humain aussi. Certains dirigeants l'avaient au début de mon séjour à Anglet, d'autres l'ont oublié ensuite. Il n'y a pas eu de respect de la personne.

- Cela vaut-il aussi pour les joueurs qui s'étaient rebellés contre vous en 2001 ?

Vous savez, il est bien plus difficile de savoir gagner que de savoir perdre. Il n'est pas très normal que des employés décident de qui sera leur patron. Aujourd'hui, je constate qu'il n'y en a pas beaucoup qui jouent en élite parmi ceux qui ont quitté l'Hormadi à cette époque.

- La Ligue Magnus peut-il être un bon objectif à se fixer pour un joueur espagnol ?

Oui. Nous avons déjà eu des hockeyeurs dans l'élite française il y a une dizaine d'années, et nous pourrions encore en avoir. On ne pousse pas les joueurs à partir, mais des exemples peuvent être intéressants pour montrer aux jeunes que s'ils veulent s'investir et travailler, il y a une autre perspective que de rester dans leur club de 4 à 30 ans. Les portes doivent rester ouvertes.

- Les jeunes joueurs espagnols partis en Finlande (dans les équipes de jeunes du KalPa Kuopio) y sont-ils allés d'eux-mêmes ou avec l'aide de la fédération ?

Alejandro Pedraz est parti de sa propre initiative. En revanche, pour Juan Muñoz, on a essayé de le pousser.

Il y a aussi Carlos Quevedo, un jeune 1993 qui a joué deux saisons à Rouen, un gamin qui a la chance d'aller en Finlande dans de bonnes conditions, et on va l'aider. De plus en plus de joueurs font des demandes en ce sens. Les relations de Frank Gonzalez à la fédération internationale peuvent nous servir, on utilise ses 30 ans passés dans le circuit.

Prenez un joueur comme Pablo Muñoz. Il a 21 ans, et malheureusement, il est toujours en Espagne. Je suis persuadé qu'avec 6 mois de travail, il serait un joueur fixe dans l'élite française.

- Pourquoi Ivan Gracia [NDLR : seul joueur espagnol à avoir joué au Canada en junior majeur] n'était-il pas en équipe nationale ?

Quand je suis arrivé il y a deux ans et demi, il y a eu un changement des procédures, on attendait un investissement que lui n'avait pas. Si un joueur ne voit pas de plus à être en sélection, ce n'est pas la peine qu'il y soit.

Aujourd'hui, son attitude a changé. Il est donc venu avec nous pour la première fois. Il n'a cependant pas joué aujourd'hui car il s'est blessé hier.

- Qui est le joueur clé de l'équipe d'Espagne ?

Le joueur le plus important, jusqu'en avril dernier, c'était Iñaki Salegui, 42 ans, qui a une expérience à Clermont-Ferrand. C'est lui qui a aidé à ce que les choses changent en équipe nationale, mais il a pris sa retraite après les derniers championnats du monde. Après vingt Mondiaux à son actif, son numéro 19 a été retiré en sélection.

Il y a maintenant d'autres références dans l'équipe nationale. Notre capitaine Salva Barnola, qui est aussi celui du champion Puigcerdà, est ainsi un joueur qui a l'habitude de jouer pour gagner.

- Quelles faiblesses le hockey espagnol doit-il améliorer ?

Tout ! De notre côté, on essaie d'apporter une connaissance tactique du jeu, mais il y a un gros travail de préparation physique et technique du joueur qui est le plus important.

- Les joueurs que vous avez réunis ont-ils travaillé durant l'intersaison ?

Ils ont tous reçu un programme de préparation... mais je pense que 1% des joueurs l'ont suivi. Ceci dit, depuis trois mois, ils se rendent compte qu'il aurait été bien qu'ils le fassent. L'an prochain, il y aura peut-être 20% des joueurs qui suivront le programme. C'est un début.

- Les étrangers du championnat espagnol montrent-ils l'exemple dans ce domaine ?

Il y a deux types de joueurs. Les uns viennent pour se payer des vacances en Espagne. Ceux-là ne sont pas intéressants, et j'espère qu'il y en aura de moins en moins. Les autres viennent vivre une expérience et amènent quelque chose. C'est le cas des joueurs slovaques de Puigcerdà, qui ont vraiment fait monter le niveau cette saison. Dans d'autres clubs, certains renforts étrangers se sont investis auprès des jeunes.

Un des problèmes est le FC Barcelone où beaucoup de joueurs arrivent pour leurs études sans être pros. Ils tombent dans le fonctionnement du club et n'apportent pas grand-chose. Nous essayons d'expliquer à son président qu'il faut qu'ils choisissent leurs étrangers. Il faut qu'il n'y en ait pas beaucoup mais qu'ils montrent quelque chose.

- Le hockey espagnol était prometteur dans les années 70 avec la création de nombreux clubs jusqu'aux Canaries, l'organisation de Mondiaux C, etc. Pourquoi a-t-il régressé ensuite ?

Je trouve, et c'est un avis personnel, qu'il n'y a pas eu d'investissement fédéral. La Fédération des Sports d'Hiver servait à donner des voix au comité olympique, mais ses dirigeants n'ont jamais pris le hockey au sérieux et n'ont jamais essayé de le développer.

- Quelles sont les prochaines échéances de l'équipe d'Espagne ?

En octobre, nous disputons un tournoi pré-olympique avec le Mexique, le Bulgarie et la Turquie. Nous y allons pour gagner. Si on passe, ce sera beaucoup plus difficile puisqu'on devra se rendre en Estonie en novembre et affronter notamment le Kazakhstan. Ce sera une bonne expérience qui peut nous permettre de préparer les championnats du monde.

- L'Espagne peut-elle arriver à organiser des rencontres internationales de préparation contre des pays de niveau proche comme la Belgique ?

Le problème de l'Espagne, c'est que nous sommes un peu à l'extérieur de l'Europe. Nous avons une possibilité avec la France, mais il n'est pas facile de trouver un compromis pour faire jouer nos équipes nationales. Je comprends que la France veuille taper plus haut, mais elle doit comprendre que nous aussi, nous cherchons à taper plus haut. Nos contacts, ce sont la Finlande, la République Tchèque...

Nous avons pu préparer nos moins de 17 ans contre la Finlande, la Hongrie, l'Italie, mais pas contre la France ! Il y a des progrès à faire dans la collaboration entre nos deux pays. Pour ce qui est de la Finlande, c'était contre des clubs, mais pour l'Italie, c'était la sélection nationale du même âge. Notre équipe a aussi fini dans les trois meilleures d'un tournoi en République Tchèque à Noël.

- Vous occupez-vous de toutes les équipes nationales ?

Mon rôle, c'est celui de DTN. J'essaie de créer un groupe de travail autour de moi. André Svitac, qui a signé avec Gap pour la nouvelle saison, a ainsi entraîné l'équipe d'Espagne des moins de 18 ans cette année. Maintenant, la responsabilité de la préparation des équipes nationales tombe sur moi, mais j'espère que je pourrai déléguer ce travail.

- Y a-t-il suffisamment d'entraîneurs en Espagne ?

C'est aussi un sujet sur lequel nous travaillons. Nous avons organisé une formation de niveau 1 international, et il y avait 60 personnes au cours. C'est la première fois que cette formation était organisée en espagnol, avec des documents en espagnol. Nous espérons renouveler cette formation de niveau 1, et préparer aussi l'organisation d'une formation de niveau 2.

C'est un problème important : avant d'entraîner, il faut apprendre.

Propos recueillis le 31 août 2008 par Marc Branchu

 

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