Interview de Jimmy Bergamelli (31 octobre 2002)

 

Pourquoi devient-on arbitre ?

Depuis l'âge de huit ans, je suis dans le monde du hockey haut-savoyard, des petites catégories à la Nationale, j'ai usé mes patins de Saint Gervais à Megève. Avec l'âge, avec les responsabilités professionnelles grandissantes, le problème des déplacements très fréquents s'est posé, et bien que de la même génération que des joueurs comme Lhenry, Maynard ou Margerit, je n'avais pas la chance d'avoir leur talent.

Il faut alors se remettre en question et faire des choix. Il y a déjà quelques années que j'arbitrais, mais à moindre niveau. Avec le recul, je crois que ce qui a beaucoup pesé dans la balance, c'est l'ambiance très particulière qui existe entre arbitres. Quand tu n'as que quelques centièmes de seconde pour prendre ta décision et qu'en général, le public et les joueurs "veulent ta peau", on est forcément obligés de se serrer les coudes, il y a une sorte de fraternité des arbitres... qui ne nous empêche pas d'avoir toujours tort.

Au final, il m'arrive encore, de plus en plus rarement, de chausser les patins et de m'équiper en joueur loisir, mais je préfère de beaucoup arbitrer. Les passions changent avec les années et ce n'est pas, comme certains le pensent, qu'un problème de niveau. Beaucoup se passionnent pour le hockey car c'est le sport collectif par excellence. Et bien, ce collectif, on le retrouve multiplié par dix dans le corps arbitral. Autant dans un match Elite, un joueur pourra tirer son épingle du jeu "individuellement parlant" à un moment donné, autant le Head ne peut arbitrer en solitaire, les arbitres de ligne et le Head ne doivent faire qu'un et ce n'est pas un vu pieux.

Comment devient-on arbitre ?

En parallèle de ma "carrière" (entre guillemets) de joueur à Megève, j'ai passé mes différents diplômes. Arrivé au niveau national, il a fallu faire un choix.

En septembre 1993, j'arbitre mon premier match en Nationale.

En décembre, c'est mon premier tournoi international.

En janvier 1994, c'est l'Elite.

Et en avril de la même année, la finale du Championnat de France Elite...

Je dois 80% de ce que je sais à Gil Ranzoni, notre Sensei... Le reste, c'est l'expérience, l'apprentissage du terrain... du glaçon, pardon.

Avant, il fallait trois à quatre ans pour arriver jusqu'à l'Elite. J'ai eu la chance d'habiter en Haute-Savoie et près de la Suisse. Cela sous-entend 50 à 80 matchs par an. Une sacrée école. A ce sujet, un bon nombre de coachs français ferait bien d'aller faire un tour en Suisse. Ils y apprendraient certainement le respect du corps arbitral.

Qu'est-ce qui vous motive ?

La complexité de l'arbitrage, le fait que beaucoup "d'articles de loi" soient laissés à l'appréciation de l'arbitre. C'est une lourde responsabilité. C'est toi qui sais où tu mets "la barre". Il est plus facile de siffler que de ne pas siffler. Nous ne faisons pas les règles, nous sommes là pour les faire appliquer et c'est exact que cela représente un certain pouvoir, voire un pouvoir certain. Nous sommes trois, qui devons ne faire qu'un, et ils sont douze sur la glace, plus tous les autres, à penser qu'on leur en veut, que l'on préfère leurs adversaires à eux-mêmes.

Pour ma part, que ce soit Brest, Anglet, Rouen, Mulhouse où joue mon cousin, ou n'importe quel autre club qui se retrouve Champion de France, je m'en fous complètement. Je n'ai rien à y gagner. Ça, c'est un des messages les plus durs à faire comprendre aux joueurs, aux coachs, aux supporters.

Une chose est sûre, ce pouvoir de l'arbitre est énorme et c'est à cause de cela que l'on doit se remettre régulièrement en cause.

Qu'est-ce qui est le plus dur ?

Il y a un postulat de base... Nous sommes des êtres humains comme les autres, ni aliens ni machines. Nous avons les mêmes emmerdes de fric, de famille, de boulot que les autres... avec en plus la responsabilité de faire respecter la loi à au moins douze loustics prêts à en découdre.

Le plus dur, ce n'est pas les quolibets, les injures. On s'y habitue. On en apprendrait même à certains. Non, ce qui me blesse le plus, c'est que l'on puisse mettre en doute mon intégrité.

Comme je te le disais toute à l'heure, que ce soit untel ou untel qui soit Champion de France, je m'en fiche. Et par exemple, lorsque j'ai suspendu M. Fournier (Rouen), ce n'est pas pour faire gagner Grenoble... Nous n'en n'avons rien à faire de qui gagne la Coupe Magnus. Nous sommes les garants des règles. Pourquoi a-t-on demandé aux arbitres de foot d'être plus sévères cette année ? Parce que le laxisme amène certains débordements qui ne sont pas tolérables... alors, encore moins au hockey où "la bagarre" fait, a tort mon avis (ndlr : au nôtre aussi) partie "du spectacle".

En Suisse, quand j'ai arbitré les juniors, je me suis surpris à me retourner vers le banc... Pas une contestation de l'arbitrage... ça, ça surprend. Comme Filiatrault, le gardien de l'Hormadi. Pas un mot. Rare.

Qu'est-ce que vous aimeriez voir changer ?

Oh, là, c'est un Cheval de Troie... Déjà, que certains comprennent que ce n'est pas nous qui prenons les coups ni qui les donnons. Si l'on siffle une volée de coups de poings, nous ne tenons pas les bras...

Ensuite que tous comprennent qu'il existe des règles, et que ce n'est pas nous qui les écrivons, nous ne sommes là que pour les faire respecter. En arrivant à l'aéroport de Biarritz, je me suis surpris à regarder un passager en train d'allumer sa cigarette juste devant deux employés de la Police de l'air et des frontières. Pas un des deux n'a bronché... Il est clair que le jour ou cet individu se fera réprimander, il ne comprendra pas pourquoi...

C'est sans doute ce que l'on peut nous reprocher et qui nous desservira le plus : notre manque d'homogénéité. Je m'explique... Il y a beaucoup de place laissée à l'interprétation et si Monsieur X arbitre tel club d'une façon (avec sa propre interprétation) le lundi, ce même club est en droit de ne pas comprendre pourquoi Monsieur Y, qui arbitre le samedi suivant, ne siffle pas (ou au contraire siffle) ce que ne sifflait pas X... Il y a là un travail de fond à mener.

Nous ne sommes qu'une dizaine de heads. On se téléphone beaucoup, on se commente tous les matchs, les plus comme les moins. On gagnerait à être plus nombreux. Heureusement, il y a des petits jeunes qui montent... Fabien Linek d'Athis-Paray en fait partie.

Un arbitre, combien ça coûte ?

Il n'y a pas de secret à ce sujet. Tout d'abord, c'est la Fédération qui nous règle nos frais et qui ensuite re-facture les clubs. En gros, 120 d'indemnités de match, 42 maximum d'hôtel et, au delà de 500km, remboursement de deux repas dans la limite de 15 par repas.

A tes questions, quels sont les critères de désignation, le CFA et la LNAF... Je te dirai, tout d'abord c'est monsieur De Tao (Annecy) qui désigne et ce, en fonction de ta disponibilité. Un des critères étant "l'obligation" de passer au moins une fois dans chaque club.

La LNAF c'était notre club. Pour nous c'était symbolique. Une Ligue Nationale des Arbitres Fédéraux... le rêve ! Seulement, certains ont utilisé leur pouvoir à leurs propres fins. Au final, on s'est fait avoir. Pour ce qui est de la Commission Fédérale d'Arbitrage, je n'ai rien à lui reprocher. Jean-Christophe Benoist est d'abord arbitre avant d'être membre de la CFA. Il se bat pour nous et tous nous le suivons.

Avez-vous quelques anecdotes ?

J'en ai une pas forcément sympa mais sûrement "odorante"... Un collègue dont je tairai le nom dégage une très forte odeur de pied... mais seulement lors des déplacements de regroupement, jamais lors des arbitrages... À force d'être reconnu et chambré, il a trouvé la parade : il enlève les semelles, les cache dans sa voiture et garde ses chaussures... persuadé qu'on ne le reconnaîtra pas... c'est peine perdue.

Propos recueillis le 31 octobre 2002 par Hervé Antoine 

 

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