Le 2-2-1 de Djurgården

 

Djurgården, un des plus puissants clubs suédois, s'est toujours voulu un innovateur du jeu. À la fin des années 80, le club de Stockholm avait introduit un système en 1-3-1. Il ne s'apparentait similaire que dans les schémas à la fameuse "trappe" en zone neutre, inventée par l'équipe nationale suédoise dans les années 70 et qui allait bientôt faire fureur en NHL, car il était pratiqué de manière beaucoup plus offensive. Il faisait ainsi de Djurgården la meilleure attaque de Suède, pratiquant un "hockey total". Mais peu à peu, ce système, récupéré par tous les clubs, s'était détourné de sa raison d'être, devenant de plus en plus défensif. Le public du championnat suédois en faisait une des raisons du manque de spectacle. La "trappe" était en train de tuer le jeu en Elitserien.

C'est une modification de règlement qui allait provoquer une nouvelle révolution : la disparition de la ligne rouge, appliquée au début de la saison 1999/2000. Elle offre ainsi dix mètres de plus pour relancer, et Hardy Nilsson, l'entraîneur de Djurgården, qui a connu de multiples succès en Suède et en Allemagne, décide d'exploiter cette nouvelle donne, avec l'appui de son assistant Mats Waltin. Ce dernier revient en Suède en 1998 après onze années en Suisse, et il est très déçu par l'attentisme tactique qu'il observe. Ce qu'il voit, ce sont des joueurs qui n'exploitent pas tout leur talent et toute leur condition physique et se contentent de verrouiller la zone neutre.

Waltin, ancien défenseur de la Tre Kronor, conceptualise un nouveau système... qui en l'occurrence supprime un défenseur, pour jouer avec deux centres. L'idée n'est pas radicalement nouvelle. Quelqu'un avait déjà remis en cause cette répartition jamais mise en cause depuis les origines du hockey sur glace, trois attaquants et deux défenseurs. C'est Anatoli Tarasov lui-même, le père du hockey soviétique dont il a créé en grande partie les tactiques et les techniques, qui a expérimentée le premier dans cette voie.

Au CSKA, à la fin des années soixante, il faisait jouer une ligne avec le défenseur Oleg Zaïtsev (qu'il nomme selon un autre terme footballistique, "stoppeur", et non "libero" comme ce sera le cas à Djurgården), les demi-centres Anatoli Ionov et Igor Romishevsky, et les attaquants Evgueni Mishakov et Yuri Moïseïev. Ce bloc expérimental qui pratiquait un hockey dynamique à très haut rythme alignait un bilan positif, alors que les joueurs qui le composaient n'étaient pas les plus talentueux de l'équipe. Les principaux intéressés avaient un avis réservé sur la question. Zaïtsev reprocha aux entraîneurs de ne pas avoir confiance eux-m&eciurc;mes en ce système, puisqu'ils ne s'en vantaient pas en public. Tarasov et Kulagin publièrent alors un long article dans le journal Sovietsky Sport pour expliquer cette nouvelle stratégie. Elle fit toutefois peu de bruit au niveau international, et Tarasov se désola qu'aucun journaliste ou expert n'ait remarqué le dispositif tactique radicalement nouveau de cette ligne expérimentale lors des JO de Grenoble en 1968. Le système, réessayé avec succès à l'olympiade suivante en 1972 avec cette fois des joueurs bien plus prestigieux (Ragulin en défense, Tsygankov et Vikulov au milieu, Firsov et Kharlamov en pointe), fut finalement abandonné car il était trop exigent physiquement et tactiquement envers les demi-centres.

Anatoli Tarasov raisonnait "par bloc", selon les canons du hockey russe qu'il a lui-même forgés. Mais Mats Waltin, lui, veut carrément appliquer ce système à toute l'équipe, un système qu'il veut indépendant du style de jeu de l'adversaire. Toutes les lignes de Djurgården sont alors composées d'un défenseur appelé "libero", de deux centres appelés "halvbäcker" et de deux ailiers appelés "torpeder" (torpilles), un des centres pouvant revenir pour appuyer son défenseur en cas de manque de solutions de relance. Ce système est destiné à mettre une pression permanente sur l'adversaire, lui faisant courir le risque de voir cinq hommes débouler sur lui à pleine vitesse. S'il décide de pratiquer un pressing plus haut pour empêcher cela, il court le risque d'être pris de vitesse et de donner un avantage numérique à l'attaque adverse.

Ce système requiert des défenseurs traditionnels comme les liberos Daniel Tjärnqvist et Mikael Magnussen, et des centres créatifs avec un grand sens du jeu, tels les halvbäcker Mikael Johansson, Niklas Falk et Kristofer Ottosson. Mais il s'appuie également sur deux "torpilles", les deux ailiers, qui doivent tous les deux pratiquer le forechecking et sont donc fortement mis à contribution. C'est pourquoi Djurgården tourne avec quatre duos d'ailiers pour permettre à ceux-ci de ne pas brûler leurs énergies trop vite dans ce système très exigent.

Non content d'apporter une bouffée d'oxygène à un championnat suédois au jeu devenu stéréotypé, le nouveau système s'avère vite efficace. La saison 1998/99 sert de réglage, et les premiers défenseurs promus "demi-centres" essuient les plâtres, ayant du mal à assumer la créativité offensive supplémentaire qui leur incombe. Dès l'année suivante, Djurgården remporte le titre, en battant en finale le MoDo des frères Sedin, les jumeaux disputant là leur ultime saison avant leur départ en NHL à Vancouver.

Il faut aussi avouer que le DIF détient dans les cages une autre clé de son succès : Mikael Tellqvist. Abordant la saison comme n°2, il s'impose comme gardien titulaire et pousse à la retraite Tommy Söderstrom, 30 ans, le plus gros salaire du championnat. Il est élu meilleur espoir à l'issue de la saison, devient international, dispute le championnat du monde et est drafté par Toronto.

L'intersaison voit quelques pièces maîtresses faire leurs valises, comme le Norvégien Espen Knutsen, reparti tenter sa chance en NHL à Colombus, ou encore Per Eklund et Björn Nord, attirés par les sirènes de la DEL à Krefeld et Nuremberg.

Pour continuer à se développer, Djurgården recherche des joueurs mésestimés mais capables de s'adapter à son système innovant. Ainsi Vladimir Orszagh, un Slovaque qui stagnait en AHL à Lowell, et François Bouchard, un Canadien quelque peu laissé pour compte à MoDo, tous deux acquis durant l'été 2000, se révèlent des pièces maîtresses de Djurgården, qui entame une deuxième saison sur la lancée de la première.

Si le système en 2-2-1 a déjà suscité l'intérêt d'observateurs de clubs de NHL venus juger sur pièce la tactique de Djurgården lors de matches d'Elitserien, sa consécration se fera peut-être par l'intermédiaire de l'équipe nationale : Hardy Nilsson est nommé entraîneur de l'équipe de Suède et décide au début de la saison 2000/01 de faire jouer la sélection aux trois couronnes selon ce système.

On ne pouvait rêver meilleur test grandeur nature au niveau international. Malheureusement pour Nilsson, son équipe est inefficace en attaque et ne parvient pas à obtenir de titres. Il devient alors l'entraîneur le plus critiqué de Suède, tous ses confrères lui tirant dessus à boulets rouges. Puis vient le calvaire des Jeux Olympiques 2002, dont on ne retiendra que la tonitruante élimination en quarts de finale contre le Belarus. Mais auparavant, la Suède avait étouffé les futurs champions olympiques canadiens. Nilsson avait renoncé au vrai 2-2-1 créé au DIF, car il ne pouvait pas l'appliquer en aussi peu de temps à une sélection olympique faute de temps de préparation, mais son système en était suffisamment proche pour que les Nord-Américains se mettent à évoquer ce "Torpederhockey", en référence au nom donné au rôle des ailiers forecheckers. Même si l'idée de Waltin n'a pas fait tache d'huile, elle devient un sujet de débat dans le hockey international. Des entraîneurs adoptent le nom générique de "Torpedo" pour qualifier leur style, même sans l'appliquer aussi rigoureusement qu'au DIF. Les concepts évoluent, on l'avait déjà vu avec la trappe...

 

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