Zurich SC Lions

Chapitre I - l'ère des "Er"

 

Le ZSC n'est que le troisième club de Zurich dans l'ordre de fondation, après l'Akademiker et le Grasshopper. Il est l'émanation de la volonté de joueurs originaires des Grisons, qui vivaient dans la capitale économique du pays pour des raisons professionnelles. Parmi eux, on retrouve Johann Badrutt (ou "Gion", prononcez John, comme l'appelait en romanche sa grand-mère), membre fondateur qui quittera le club en 1932 parce que des raisons professionnelles l'amèneront à Paris. Ces Grisons exilés ne pouvaient pratiquer leurs sport favori qu'au cur de l'hiver, bien moins rude à Zurich que dans leurs montagnes. Un groupe mené par Georg Gautschi entreprend de créer une section hockey sur glace au sein du club de patinage de la ville, le Zürcher SC, avec le but avoué de faire construire une glace artificielle. La fondation du club se fait lors d'une assemblée à l'hôtel Habis Royal, le 15 octobre 1930.

La "Dolder Eisbahn", la première patinoire artificielle de Suisse (inaugurée le 5 décembre), n'était pas encore construite que le club disputait déjà ses premières rencontres. Il alla ainsi carrément à l'étranger, à Milan, pour jouer le premier match de son histoire. Le passage de la frontière ne se fit d'ailleurs pas sans heurts car Guido Penchi, qui possédait la double nationalité suisse et italienne, eut des problèmes avec les douaniers italiens. Le deuxième déplacement fut tout aussi prestigieux, il eut lieu dans les Grisons, à Davos, club qui dominait le hockey suisse. Les spectateurs impressionnables restèrent sans voix devant ces curieux visiteurs en pull rouge vif qui poussaient d'étranges cris de guerre. Ils étaient venus avec une mascotte déjà féline, mais il s'agissait alors d'un chat noir en peluche. Décidément bizarres, ces gens de la ville...

La qualité des équipes rencontrées ne doit pas surprendre : le ZSC est dès sa fondation une formation de haut niveau, puisqu'il a été constitué par des joueurs expérimentés qui avaient appris le hockey dans les montagnes. Fritz Feierabend, originaire d'Engelberg, et le gardien Gusti Wiget, un Zurichois venu du "Landhockey", étaient les seules exceptions à la règle. Dès lors, après les deux défaites à Milan et Davos, la première rencontre face aux adversaires locaux des Grasshoppers se solda par une écrasante victoire 14-1, et Zurich boucla la saison avec quinze victoires en vingt-deux rencontres disputées.

Il ne faut pas croire pour autant que le fait de disposer d'une glace artificielle soit nécessairement la panacée. Cela ne fait que réduire l'avantage que possèdent les équipes de montagne. Si elle peut être maintenue plus longtemps que sur les lacs du coin, la glace zurichoise est toujours en plein air et elle ne se forme qu'en hiver. Pendant l'intersaison, alors que les Grisons s'entraînent encore patins au pied, les Zurichois doivent se contenter de se tenir en forme en courant dans les collines de la région.

Les "Er" contre les "Ni"

Dès 1931/32, Zurich s'inscrit donc en championnat et remporte aisément la série B "internationale" (où les étrangers, principalement des Allemands, sont autorisés, contrairement aux compétitions dites "nationales") avant de se positionner dès son arrivée dans la série A comme le principal concurrent du HC Davos. Celui-ci remporte deux fois la finale avec sa fameuse "Ni-Sturm" (Ferdinand Cattini, Hans Cattini, et Bibi Torriani, qui revient juste du... ZSC où il a passé une saison), et Zurich en constituant une "Er-Sturm" avec Heini Lohrer et les frères Kessler, eux aussi tous d'origine grisonne.

Ces trois hommes ont été recrutés grâce à Max Reutter, président du ZSC et - il ne saurait en être autrement à Zurich - banquier de son état. Tout commence quand le jeune Charly Kessler envoie une lettre de motivation à Reutter. Alors que la grande dépression pèse encore sur l'économie, il n'aurait pu trouver meilleur destinataire, et sa venue préfigure celle de son frère qui quittera aussi Davos pour Zurich trois ans plus tard pour raisons professionnelles. Des qualités de hockeyeur, voilà un atout supplémentaire quand les emplois mais aussi les places pour étudier se font rares. La capitale bancaire attire. Lorsque Max Reutter passe ses vacances d'hiver à Arosa en 1933, il observe un adolescent déjà très rapide et doué techniquement. Il s'agit de Heini Lohrer, à qui il propose une formation commerciale, et qui arrive un an plus tard. Il n'a alors que seize ans et débute dans l'équipe réserve du ZSC, mais il n'y restera pas très longtemps.

C'est à la fin de la saison 1934/35 que les trois hommes dont le nom se termine en -er sont réunis par la première fois. C'est contre le GG Berne, qui est écrasé 8-0 avec trois buts du débutant Heini Lohrer. Le ZSC est maintenant à maturité, et il réussit finalement à devenir champion en 1936 lorsque Griffith inscrit le but vainqueur en prolongation face à Davos. Les 13800 spectateurs avaient patienté pendant des heures dans le Dolder avant d'assister à ce match en attendant que la température atmosphérique refroidisse, car la glace fondait en raison d'un temps trop tiède. Mais ce titre est obtenu à grand renfort de joueurs étrangers. Les dirigeants zurichois entreprennent alors une révolution de palais et décident de ne faire appel qu'à des Suisses. Les talents ne manquent pas, à l'instar d'Otto Ernst qui a fait ses débuts en équipe première à 20 ans lors de la saison du titre. Ce futur dentiste - et futur capitaine - est un natif de Zurich, mais il a appris le hockey dans les montagnes avant que le Dolder n'ouvre, en l'occurrence au "Lyceum Alpinum" de Zuoz, entre 9 et 13 ans, sous la conduite du professeur écossais Gordon Spencer qui y introduit les sports britanniques. C'est aux Universiades 1935 à Saint-Moritz qu'Ernst - honoré d'une médaille d'argent - a commencé à jouer au poste de défenseiu, qui n'est plus réservé aux piètres patineurs.

En l'absence des étrangers, la ligne "Er" devient le véritable moteur de l'équipe. Le centre Heini Lohrer est un bâtisseur combatif, l'ailier droit Charly Kessler contribue à la création avec un sens tactique affiné et est chargé de prendre de vitesse la défense, et l'ailier gauche Herbert Kessler, chouchou du public pour sa mince carrure et son obstination de buteur a pour mission de se placer dans la meilleure position possible pour marquer. Ces trois joueurs n'ont pas la curiosité tactique insatiable des "Ni", mais ils sont en revanche des pionniers de la préparation physique, et font deux heures d'étirements et de mouvements de gymnastique dans leur chambre chaque matin.

La 'Er-Sturm' (Charly Kessler, Heini Lohrer, Herbert Kessler)

C'est le 29 novembre 1936, lors d'un match international disputé à Zurich contre la Tchécoslovaquie, que la ligne "Er" obtient la consécration avec l'équipe nationale suisse. Alors que les "Ni" s'échinent mais ne parviennent pas à inscrire le moindre but, Hertli Kessler réussit à égaliser dans les dernières secondes (1-1). Partenaires complémentaires en sélection, les deux trios se retrouvent directement adversaires en club, sans que des joueurs étrangers ne perturbent la donne, et leurs duels sont de toute beauté. La saison 1936/37 est palpitante et aboutit à une finale extrêmement serrée, qui bascule en faveur de Davos à seulement deux secondes de la fin.

L'éternel second

Les duels "Ni" / "Er" atteignent des sommets mais ce sont toujours les mêmes qui gagnent à la fin. La hiérarchie de la Ligue Nationale est invariablement la même année après année : Davos premier, Zurich deuxième. La seule exception est la saison 1939/40... tout simplement parce que le championnat est annulé à cause de la guerre, les principaux joueurs étant appelés en service actif - la neutralité suisse n'empêche pas la prudence.

À défaut de championnat, le ZSC se console en enlevant à Davos ce qu'il a de plus cher : la Coupe Spengler, prestigieux tournoi organisé dans la station mondaine depuis 1923. Zurich s'impose lors de sa sixième participation, en 1944, et ce par le plus gros score jamais enregistré contre Davos : 6-2 ! Il faut dire que le match s'est disputé dans des circonstances pour le moins spéciales. Sous une véritable tempête de neige, par une température de -30C, le style rustique des visiteurs glace les artistes locaux dont les combinaisons s'enfoncent dans la neige. Il faut noter que ce succès a été acquis alors que la "Er-Sturm" n'existe plus en tant que telle. Charly Kessler est en effet parti dans la capitale Berne l'année précédente pour un poste de fonctionnaire dans l'administration fiscale, et son remplaçant est Fredy Bieler, arrivé avec son frère Gerty depuis Saint-Moritz (il a été engagé pour diriger le service comptabilité chez Precisa, la même entreprise de mécanique de précision que Heini Lohrer). Il existera donc toujours une ligne des "-er" pendant plusieurs années encore, même si les patronymes changent.

L'année suivante, les Zurichois rééditent leur succès dans la Coupe Spengler dans des conditions moins extrêmes, même s'ils concèdent un nul face au LTC Prague dans un match d'une durée record (trois heures et seize minutes). Avec ces deux victoires, le ZSC restera le seul club suisse autre que Davos à avoir remporté la Coupe Spengler.

À force de terminer sans cesse derrière l'indétrônable HCD en championnat, la motivation des Zurichois semble décliner, et ils perdent leur éternelle place de dauphin en 1946 puis en 1948. Mais on aurait tort de croire qu'ils finissent par abandonner de guerre lasse. La patience finit par payer, et fin janvier 1949, devant 12000 spectateurs, Zurich met fin à onze années de domination sans partage de Davos et conclut par un deuxième titre une saison dominée de bout en bout. Après ce titre, une page se tourne définitivement pour Zurich, puisque le dernier des "Er", Heini Lohrer, raccroche les patins. Mais, avec la retraite des "Ni", la dynastie du HCD touche également à sa fin, même si les Davosiens remportent encore le championnat l'année suivante.

Chapitre suivant (Hallenstadion, l'entrée dans la modernité)

 

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