Épinal

Chapitre V - Espoirs... et désespoirs

 

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Le futur arbitre Gilles Durand a rangé les crosses sur un titre de vice-champion de France... et quelques regrets aussi. Il faut dire que le HCE n'a pas survécu au deuxième dépôt de bilan de l'histoire du hockey spinalien. L'Image Club Épinal (ICE) du nouveau président Jean-Claude Hoff reprend le flambeau en Nationale 2. Un monde nouveau pour une équipe logiquement décimée à l'intersaison, où survivent toutefois les Pivron, Marciano, Célestin et autre Reindl.

Un nouveau contexte donc, propice à l'épanouissement des jeunes. Et ceux-ci vont saisir leur chance grâce à un temps de glace accru. Laurent Fournier a beaucoup appris dans l'ombre de Kuten et Thillien et se voit confier le filet avec un certain succès. Le Clermontois Djamel Bouhadouf quitte son club de toujours pour se greffer à un tandem Marciano-Pivron survolant la division. Quant à Cyrille David, il revient en forme après une longue blessure l'an passé et forme avec Karl Piquemal et Frédéric Pierre une intrépide deuxième ligne. Ce trio 100 % spinalien est de plus très performant, mêlant audace et efficacité en soutien des aînés. À l'arrière, les vétérans Jan Reindl et Michel Célestin chaperonnent une bleusaille alors jugée prometteuse. Le réservoir semble presque inépuisable dans la Cité des Images, qui enregistre cette année-là un pic de sélectionnés en équipes nationales cadet et junior. C'était une autre époque...

En cette saison 1992/93, les Albatros de Brest prennent leur envol et ces "drôles d'oiseaux" montés sur dossier se voient reversés dans la "poule de la mort" avec les clubs qui ont explosé financièrement. Les Vosgiens doivent aussi se coltiner Caen et Clermont, qui viennent tous deux de déposer le bilan. C'est dire l'adversité rencontrée, d'autant que les Spinaliens sont bien trop tendres pour rivaliser sur la durée. S'ils accrochent Brest à Poissompré (4-6 "seulement"), ils succombent logiquement face aux Normands (4-9 et 3-10).

Si leur potentiel offensif s'accorde bien au style décousu de la N2, l'assiduité défensive, elle, est souvent remise en question. C'est d'autant plus flagrant en poule de classement où les hommes de Reindl retrouvent Dijon atomisé à Poissompré. Ils retrouvent surtout leur bête-noire clermontoise. Une sacrée rivalité celle-là, attisée par une nouvelle débâcle en Auvergne (1-9) et conjurée par un succès "historique" quelques semaines plus tard (6-1). Poissompré a pour l'occasion revêtu ses habits de gala avec une affluence remarquable (1 800 spectateurs) et une ambiance du tonnerre. Un vrai match-référence pour un groupe jeune, qu'une absence suffit à déstabiliser. Celle d'Alain Pivron permet notamment à Vladimir Kuznetsov, le tsar d'Amnéville, de faire gagner ses Galaxiens à Poissompré (5-4). Deux points perdus qui laissent le titre honorifique aux Sangliers arvernes à l'issue d'une saison de transition endeuillée, au printemps, par la disparition de leur coach Patrick Mavré, quelques jours après une dernière victoire dans la petite patinoire d'Amnéville (9-5). Une autre figure marquante du hockey spinalien...

Les Parisiens dans le monde du silence

Reclassés dans une poule moins relevée en 1993/94, les Spinaliens n'ont compté qu'un seul rival à leur hauteur dans cette première phase : les Français Volants de Paris, qu'ils poussèrent à bout dans la capitale (2-4) avant de sombrer quelques semaines plus tard à Poissompré (3-9). Si la ligne Bouhadouf-Marciano-Pivron connaît un petit retard à l'allumage, la défense enregistre deux arrivées pour compenser le départ de Michel Célestin à Dijon : le Dunkerquois Patrick Pommier et surtout Laurent Vaissaire, le physique arrière gapençais. Ses débuts, dans un match à sens unique à Évry (13-3), démontrent une rapide adaptation à un secteur où Jan Reindl garde une influence prépondérante. Détaché du coaching par son compatriote Jan Tlacil (venu de Besançon), le Tchèque reste l'âme d'une défense toujours déployée devant Laurent Fournier.

Si la qualification n'a pas fait un pli, les Vosgiens ont pu compter sur une attaque performante. Le trio Pierre-David-Piquemal confirme son efficacité de l'an passé alors que Marciano finit par retrouver son légendaire sens du but à l'entame des playoffs. Deux victoires à l'extérieur (8-3 au Vésinet et 6-3 à Strasbourg) laissent présager l'exploit. Celui de vaincre les Volants à Poissompré (8-6). L'avance creusée en début de match par Vaissaire, Marciano (qui signe d'ailleurs un hat-trick) et Bouhadouf donnant le ton d'un match bien maîtrisé et débuté dans une ambiance toute particulière. Histoire de marquer le coup, les fameux "Cannibales verts" se joignent aux 2 000 spectateurs pour l'entrée des Parisiens... dans un silence de cathédrale. Aujourd'hui, la légende dit encore que cette intimidation silencieuse causa la perte des coéquipiers de Stephan Clout...

Caen et Cherbourg ramènent aussitôt les Lorrains à la dure réalité. Les duettistes normands, qui ne se lâchent pas d'une semelle depuis l'automne, vont même verrouiller les demi-finales, condamnant Parisiens et Spinaliens à une poule de classement censée conditionner l'avenir des clubs dans la future Nationale 1. Tout allait se jouer dans la dernière minute de la dernière journée, à Poissompré face à Lyon et devant 1200 spectateurs. Un téléscopage providentiel entre deux Lyonnais offre à Pivron le but de la victoire dans l'ambiance que l'on imagine (8-7). Refonte des championnats oblige, les hommes de Jan Reindl venaient de disputer là leur dernière saison en Nationale 2 et s'apprêtent à retrouver une division 1 plus conforme à leur statut.

Malaise autour de la reconversion de Jan Reindl

La saison 1994/95 sera celle de tous les paradoxes pour les "verts". Du potentiel, Épinal n'en manque pas. Et pourtant... Les Vosgiens sont irrésistibles à Poissompré et chaque rouage de la machine semble bien huilé. À l'extérieur en revanche c'est une tout autre limonade. Les revers s'enchaînent, cinglants, et tout se délite. Des fondamentaux à la cohésion en passant par la discipline. Voire la combativité. Docteur Jekyll et Mister Hyde en quelque sorte, sauf que dans cette poule est à forte connotation alpine, chaque point vaut cher... La responsabilité de Jan Reindl est engagée et le Tchèque vivra une première expérience très difficile comme coach à temps plein. "Jan était encore joueur dans sa tête cette saison et c'est ça qui l'a perdu" analysait même Raphaël Marciano pour La Liberté de l'Est, juste après son quadruplé décisif face aux Français Volants (7-6).

Le rendu défensif est pointé du doigt malgré les prouesses réalisées par Stéphane Baills devant le filet. Le Saint-Pierrais Jacky Champdoizeau impressionne par son slap ravageur et le Gapençais Frédéric Roussin-Bouchard, un ex-international junior, ne manque pas de talent. Pourtant, le compte n'y est pas et c'est même le Megévan Stéphane Botteri, après une énième déconvenue vosgienne hors de ses bases (2-8), qui en parle le mieux. "Toutes les équipes ont besoin d'un leader sur leurs lignes arrières. D'un joueur capable de temporiser, de manúuvrer subtilement ou d'accélérer au moment opportun. Épinal possède de bons attaquants, un excellent gardien, mais sincèrement ne dispose pas de ce joueur. Je n'ai pas décelé de système de jeu, de schéma tactique. Il y a de toute évidence un malaise avec votre entraîneur car plusieurs joueurs sont venus m'en parler après la rencontre."

Avec le recul des années, Alain Pivron, le buteur spinalien, n'en disait pas moins dans la Liberté de l'Est : "On ne peut pas dire que ça s'est mal terminé pour moi. Le seul truc, c'est que je n'étais pas d'accord avec la façon de travailler de l'entraîneur. On avait une équipe à tout casser, on gagnait tous nos matchs à domicile mais aucun à l'extérieur. Parce qu'il n'y avait aucun système défensif. J'avais dit à l'époque que si nous ne jouions pas les playoffs, je partirais. C'est ce qui s'est passé."

Même l'attaque pâtit de ce malaise sous-jacent malgré le talent de ses individualités. Notamment Roman Trebaticky, venu de Gap à l'intersaison et qui survole les débats, faisant à proprement parler la pluie et le beau temps. Redoutable finisseur, le Slovaque enfile les buts comme des perles et dynamise son trio, complété par Raphaël Marciano et un jeune joueur du cru, Guillaume Géhin. L'autre à faire parler de lui, c'est Alexandre Baillard, plein de vivacité et d'habileté avec son petit gabarit (1,71 m). L'ex-Brestois formé à Annecy s'ajoute à Cyrille David et Alain Pivron, le capitaine, sur le deuxième trio. L'Allemand Alexander Gehrke aura davantage d'impact (et de temps de glace) en seconde phase tandis que Guillaume Chassard fait ses débuts avec les "grands".

Les playoffs s'envolent définitivement un soir de décembre, lorsqu' Épinal reproduit à Poissompré une de ses piètres performances à l'extérieur (5-7 devant Lyon). Après avoir hérité du capitanat quelques semaines auparavant, le défenseur Patrick Pommier étrenne ce soir-là une nouvelle casquette de coach par intérim après la démission de Jan Reindl. Vu la complexité de cette situation, le groupe va même se renfermer sur lui-même avant de renaître à la nouvelle année. L'ICE retrouve en play-down la constance qui lui a tant fait défaut en première phase. Les "verts" brisent le signe indien à Morzine (4-3) et adoptent rapidement leur nouvel entraîneur, le Serbe Dusan Ilic, qui resserre la vis et apporte une nouvelle éthique de travail, plus dure. Et surtout plus efficace.

Avec ses six buts à Bordeaux (6-0) et son quadruplé passé deux semaines plus tard aux Volants (9-3 à Bercy), Trebaticky est partie prenante de l'excellent parcours des Lorrains dans cette poule basse. Elle est gagnée haut la main avec une seule défaite, un retentissant 10-0 à Lyon avant la réponse du berger à la bergère au match retour, à Poissompré (7-1). L'honneur est sauf mais il y avait tellement mieux à faire cette saison-là...

Trebaticky, buteur impénitent

Histoire de gommer les carences qui ont plombé la dernière campagne, l'ICE renforce avant tout sa défense. Si Frédéric Roussin-Bouchard est rentré au bercail, au même titre que Jacky Champdoizeau d'ailleurs, les lignes arrières gagnent en dimension physique avec le Franco-Canadien Mike Baumann, la tour de contrôle lyonnaise. Épinal tient aussi en Jarkko Laiho, déniché de Villard-de-Lans, un nouveau "ministre de la défense". Robuste, le Finlandais se démarque par son sang-froid et sa maîtrise, ce qui en fait un véritable pilier. L'Angevin Olivier Monneau et le Niçois Yvan Jurzynek s'ajoutant à Patrick Pommier et aux frères Thévenot pour sécuriser le périmètre de Stéphane Baills.

Du moins en théorie puisque le début de saison 1995/96 est poussif. Le public est même refroidi dès la deuxième journée, assommé par le festival des Basques espagnols de l'effectif d'Anglet (4-6). Ce camouflet sera toutefois sans lendemain. Après avoir fait parler la poudre l'an passé, Roman Trebaticky continue d'en mettre plein la vue aux gardiens adverses. Le Slovaque, toujours inséparable de Raphaël Marciano, remet ça à Bordeaux (cinq buts personnels), imité deux semaines plus tard par le p'tit nouveau, Stanislas Solaux, qui cartonnait à Valenciennes. Solaux signe un quintuplé face aux faibles Français Volants (16-2) alors que Trebaticky, ce soir-là, se "contente" d'un quadruplé... C'est dire l'arsenal mis à disposition de Dusan Ilic, d'autant que l'autoritaire technicien serbe peut compter sur l'expérience de Christian Bozon à défaut de l'insaisissable Baillard, absent quelques semaines avec une fracture de la clavicule. Mais comme la profondeur est là (David aux côtés de Baillard et Solaux, Pierre, Piquemal, Martin, Bouhadouf et maintenant Chassard), rien ne grippe la machine. Pas même le jeu rugueux du promu strasbourgeois.

Reste l'excès de confiance, inévitable malgré la défaite chez le leader cherbourgeois (0-6). Si la claque de Bordeaux (2-7) sonne comme un véritable coup d'arrêt, la débâcle de Dunkerque (1-8) à domicile souligne la fragilité d'un groupe déstabilisé par la démission du président Jean-Claude Hoff (Ghislain Mérenne prendra la relève) et l'accumulation des blessures en défense. Si celle de Laiho pèse lourd dans la balance, l'ICE réussit toutefois "l'exploit" d'en passer 10 à Cherbourg, la meilleure défense du groupe. Le problème, c'est qu'Épinal en concède autant ce soir-là de décembre (10-10). C'était vraiment soirée portes ouvertes...pour la plus grande joie d'un public toujours aussi fervent !

Deuxième derrières les Vikings, les Vosgiens retrouvent les playoffs et poursuivent dans leur dynamique offensive. Mais malgré le retour de Jarkko Laiho, ils encaissent toujours trop de buts. Ce n'est assurément pas pour plaire à l'inflexible Dusan Ilic malgré un match-référence face au futur champion gapençais (4-3). De précieux points se perdent devant Bordeaux (5-5), à Dunkerque (4-5), à Cherbourg (3-6) et même à Megève (5-8) avec, pour dénominateur commun, une entame à chaque fois catastrophique. Il faut même un énorme Trebaticky (5 buts) pour qu'Épinal sorte de l'ornière à Lyon (9-8) avant de replonger. Un sursaut d'orgueil permet toutefois aux Spinaliens de régler leurs comptes avec Dunkerque (9-0) avec un triplé de... l'inévitable Roman Trebaticky ! Une arme fatale qui finira la saison sur un hat-trick à Nice (5-2), une semaine après son doublé de Cherbourg (3-5). Malgré l'irrégularité des performances, cette saison haute en couleur se boucle au pied du podium, derrière Bordeaux à la différence de but particulière. Mieux vaut en profiter car la suite des événements ne sera pas du même tonneau...

Le navire coule : "les Canadiens et les défenseurs d'abord"

Les Spinaliens se retrouvent aussitôt embringués en 1996/97 dans un vaste plan de relance d'une élite nationale qui se sent un peu à l'étroit et "rêve" d'un sang neuf venu d'en bas. Voilà les désormais Renards d'Épinal, pas armés financièrement pour tenir le choc, envoyés de force au casse-pipe. Cyrille David s'expatrie à Mulhouse, qui veut sortir de l'anonymat de la division 3. Le club lorrain, lui, perd en David un "fort en gueule" qui ne s'accorde plus avec son état-major. Ces pertes ne seront pas les seules, loin de là. L'ICE s'affaiblit terriblement avec les départs notables de Baumann, Laiho, Pommier, Baills et, surtout, de son tireur d'élite Roman Trebaticky vers Bordeaux, où Alexandre Baillard s'est également engagé.

De sacrés désistements à pallier, d'autant que les moyens sont limités et que les deux recrues canadiennes n'ont pas passé l'hiver. Le vif Yannick Turcotte fut le premier à plier bagage, bientôt suivi par son compatriote, le robuste André Brassard. Les recettes en baisse, une fréquentation en chute libre et l'accumulation des défaites auront plombé des comptes déjà exsangues. D'où les retards de salaires...

Contraint de faire avec les moyens du bord, c'est à dire une équipe très tendre, l'entraîneur-joueur Dany Gélinas n'a aucune marge de manúuvre. Et plus du tout lorsque les autres recrues de l'intersaison (les défenseurs Cédric Sonnerat, Nicolas Durot et Reynald Bataillie) quittent le navire. Le Franco-Canadien est le seul survivant avec le gardien aux cheveux longs Franck Laures, comme lui sur le carreau après le naufrage de Cherbourg. Du coup, Gélinas a pu totalement s'investir en défense en déléguant le coaching à Djamel Bouhadouf.

Ce contexte difficile permet toutefois l'émergence d'une relève locale. Si Stanislas Solaux est le seul à surnager, les jeunes du cru (Guillaume Chassard, Nicolas Martin, Frédéric Pierre, Anthony Maurice, Guillaume Géhin et Guillaume Papelier) obtiennent un temps de glace conséquent. Car Raphaël Marciano, isolé sur le front de l'offensive, et Christian Bozon n'ont plus leur rendement des saisons passées.

La défense, réduite à peau de chagrin, coule de toutes parts et le duo Fournier-Laures en prend plein les filets à chaque soirée. Les hommes de Dany Gélinas prennent de plein fouet le très haut niveau français. Ce sont des proies faciles pour Brest (1-8 et 0-10), Amiens (3-13 et 1-10), Grenoble (2-5 et 1-15), Reims (2-11 et 0-16), Rouen (4-8 et 0-17) et tous les autres. Sauf peut-être pour ses anciens congénères, ces "désignés volontaires" issus comme elle de Division 1 contre lesquels l'ICE gratte de maigres unités. Cinq en l'occurrence, avec un match nul inaugural à Megève (2-2) et deux succès devant Gap (5-4 et 10-7).

Reversés en poule "excellence", un tour de relégation aux allures de marche funèbre, les Renards vont boire le calice jusqu'à la lie. Pris dans l'incertitude financière (un déficit estimé à 1,7 millions de francs) et noyés dans la spirale des défaites. Avec, notamment, cette monumentale déculottée à Bordeaux (4-20 !). "Nous apprendrons beaucoup et cela sûrement profitable à long terme." Les propos tenus par le président Mérenne quelques mois plus tôt, loin d'imaginer que ses ouailles vivraient un tel calvaire.

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