Maurice Richard

 

Maurice Richard est peut-être le plus grand pur buteur qui ait jamais foulé les patinoires de NHL. C'est pour cela que, lorsque la ligue décidera tardivement de créer un trophée pour le joueur ayant inscrit le plus de buts en saison régulière, elle lui donnera son nom. Il remettra lui-même cette récompense au premier à la recevoir, Teemu Selänne en 1999, mais n'aura pas d'occasion supplémentaire, mourant d'un cancer un an plus tard. Mais Maurice Richard, c'est aussi une technique hors du commun, un patinage supersonique qui lui a valu le surnom du "Rocket", et bien sûr un tempérament de feu.

Il était naturellement intimidant, surtout pour les gardiens adverses. Celui de Chicago, Glenn Hall, en a gardé un souvenir vivace : "Quand il venait vers vous, le palet collait à la palette de sa crosse, et ses yeux clignotaient et miroitaient comme les lumières d'un flipper. C'était effrayant." Mais les défenseurs chargés de le neutraliser n'étaient pas à l'abri de la révolte de Maurice Richard, qu'on ne retenait plus lorsqu'il perdait la maîtrise de ses nerfs. Ses débordements appartiennent eux aussi à sa légende, non seulement par le reflet qu'ils donnent de la NHL de l'époque, mais surtout parce qu'ils ont constitué un symbole pour les Canadiens francophones, peuple qui était alors brimé par la domination anglophone. Qu'elle ait été ou non légitime, l'identification a existé, et elle explique que Maurice Richard soit devenu un personnage majeur dans l'histoire du Québec et dans la maturation de son identité.

 

Origines modestes

Le menuisier Onésime Richard et sa femme ont quitté la Gaspésie, une région de pêche à l'entrée du Saint-Laurent, pour Montréal, la grande ville, où le travail se fait pourtant tout aussi rare. La misère est générale au Québec, surtout chez les francophones, qui souffrent d'un complexe d'infériorité en tous domaines, y compris d'ailleurs le hockey, ce sport codifié à l'université anglophone de McGill. Le petit Maurice, né le 4 août 1921, doit ainsi aller chercher de la nourriture contre des coupons du Secours direct, lorsque la Grande Dépression touche sa famille de plein fouet en mettant son père au chômage.

Maurice se destine à être machiniste, mais vit dans le même temps une passion dévorante pour le hockey sur glace, même s'il n'y joue en club qu'à partir de onze ans. Il dispute jusqu'à deux matches par soir, portant parallèlement sous le nom de Maurice Rochon les couleurs d'une station-service, le Garage Paul-Émile Paquette, dont le propriétaire l'avait démarché, et sous son propre nom les couleurs de son école technique, ainsi que de son club de son quartier à la rude réputation, Bordeaux. C'est la jeune sœur de l'instructeur de cette équipe, Lucille Norchet, alors âgée de quatorze ans (Maurice en a dix-sept), qui deviendra plus tard sa femme.

Trop fragile ?

Il intègre les Maple Leafs de Verdun dans la ligue junior, mais joue peu. Il ne devient titulaire qu'en fin de saison, et termine alors meilleur marqueur de la finale québécoise avant l'élimination en demi-finale du championnat national. Puis, avec le Canadien senior de Montréal (la réserve de l'équipe de NHL), la malchance le frappe à deux reprises : un patin qui se coince dans l'interstice des balustrades, et sa cheville est fracturée. Un an plus tard, un bras qui heurte la structure en fer de la cage à laquelle il tente de se rattraper pendant une chute, et c'est le poignet qui est fracturé. Contraint par deux fois d'arrêter le hockey, il tente de trouver une porte de sortie à son inactivité en s'engageant dans l'armée. Mais c'est un double échec : à chaque fois, on refuse de l'intégrer à cause de ses fractures.

Les temps de guerre ne lui permettront pas d'être soldat, mais ils lui ouvriront les portes de la Ligue Nationale : de nombreux joueurs ont en effet été mobilisés, et la NHL manque de joueurs. Les effectifs sont réduits à quatorze joueurs par équipe. C'est dans ce contexte que, en septembre 1942, quelques jours avant son mariage avec Lucille, Maurice Richard est invité à sa propre surprise au camp d'entraînement des Canadiens de Montréal, une équipe en perte de vitesse dont les supporters se sont détournés. Même si l'on s'inquiète de sa fragilité, la pénurie permet qu'on lui donne sa chance : il signe un contrat de deux ans.

Pour son premier match, contre les Bruins de Boston, Maurice Richard est placé aux côtés de l'ailier gauche Elmer Lach et du centre Tony Demers. Sa ligne est très en vue et Demers signe un doublé. Maurice Richard obtient sa première mention d'assistance. Il n'aura pas l'occasion de disputer le match suivant à New York. En ces temps de guerre, la paranoïa américaine conduisait à se méfier encore plus que d'habitude de tout espion potentiel. Les Canadiens Butch Bouchard, Ken Reardon et Maurice Richard sont ainsi refoulés à la frontière. Montréal perd le match 4-3 mais a l'occasion de prendre sa revanche dès le lendemain, au Forum cette fois. Frustré que les douaniers l'aient privé du match aller, Maurice Richard n'est pas le moins motivé. Plus rien ne peut l'empêcher d'accomplir sa vengeance. Il arrache le palet à un adversaire en zone défensive, remonte la glace en slalomant entre les Rangers, place son revers imparable dans la lucarne, et marque ainsi son premier but, et bien sûr pas son dernier, en NHL.

Cet exploit individuel fait beaucoup parler, on accourt au Forum voir ce nouveau joueur dont on dit tant de bien. Deux semaines plus tard, il signe son premier triplé. Cependant, cet évènement reste un cas isolé, car les statistiques du jeune Maurice Richard ne sont pas exceptionnelles, surtout compte tenu du grand nombre de joueurs absents. Privé de la compagnie de Demers parti à la guerre, il peine. En fin de compte, lors d'un match contre Detroit, le défenseur John Crawford lui retombe dessus après une mise en échec. La jambe de Maurice Richard se plie sous lui au cours de la chute : énième fracture, énièmes doutes. De nouveau, il se rend au service du recrutement de l'Armée, mais le caporal qui l'accueille le reconnaît immédiatement et le refoule : sa fragilité osseuse est désormais aussi célèbre que ses buts époustouflants.

Naissance et renaissance

Il est pourtant fin prêt au début de la saison suivante, celle de l'introduction de la ligne rouge. Maurice Richard est placé aux côtés d'Elmer Lach et surtout du capitaine Toe Blake, l'idole de son enfance quand il écoutait les retransmissions de hockey à la radio, l'homme qui croit en Maurice alors que l'entraîneur Dick Irvin doute qu'il puisse faire carrière. Ce trio où chacun développe une connaissance instinctive du placement des autres deviendra bien vite la "ligne Punch". Le 23 octobre 1943, Lucille donne naissance à une petite Huguette. Maurice Richard demande alors à porter le n°9, en hommage à ce bébé qui pèse neuf livres. Contre Boston, il promet de marquer deux buts, un pour la mère et un pour la fille, et tient parole. Il renaît au hockey.

Les blessures ne se mettent plus en travers de la route. Même une épaule démise ne lui fait manquer que deux matches. En dépit de la douleur, il poursuit son but sans que nul ne puisse le dévier de sa trajectoire. Son surnom est dès lors tout trouvé : lors d'un entraînement, un de ses coéquipiers, Ray Getliffe, s'écrie "Attention, le Rocket arrive". Le journaliste Baz O'Meara qui tendait l'oreille récupère ce nouveau nom dans ses articles. Désormais, il sera "le Rocket".

Chez les Canadiens de Montréal, c'est l'euphorie. L'équipe est invincible, son gardien ambidextre aux gants adaptés, Bill Durnan, déroute les attaquants adverses, et Maurice Richard, après un début de championnat timide, affole les compteurs. La première place de la saison régulière est assurée, cela faisait dix-neuf ans qu'on n'avait plus cela. En demi-finale, Toronto s'avère un adversaire difficile et gagne le premier match. C'est alors que "le Rocket" entre de plein pied dans la légende : Montréal l'emporte 5-0 au forum, cinq buts de Maurice Richard ! En finale contre Chicago, les Canadiens remportent les trois premières rencontres et n'ont plus qu'à porter le coup de grâce au Forum. Ils sont menés 1-4 mais Elmer Lach réduit le score puis le Rocket marque deux fois dans les quatre dernières minutes, avant le but vainqueur en prolongation de Toe Blake : la ligne "Punch" a frappé et a amené la Coupe Stanley à Montréal. Après onze ans de disette, la ville savoure cette distraction qui fait oublier un temps la terrible guerre qui fait rage. Les francophones en particulier laissent éclater leur joie : ce sont deux des leurs, Maurice Richard et Toe Blake, qui ont amené la victoire aux Canadiens.

Cinquante buts et un record

Maurice Richard est désormais le buteur le plus craint de la Ligue Nationale. Au cours d'un hallucinant 9-1 contre Detroit le 28 décembre 1944, il bat tous les records en signant cinq buts et trois assists. Pourtant, il avait demandé à être dispensé du match car il se sentait fatigué après avoir déménagé des meubles le matin... Personne ne peut cas l'empêcher de réussir le plus grand nombre de buts en saison régulière, et pas même les Maple Leafs. Malgré le marquage individuel très serré qu'on lui applique, Maurice Richard marque son quarante-cinquième but à trois minutes de la fin et Joe Malone vient lui remettre cérémonieusement à la fin du match le palet du record qu'il avait établi en 1918 et que ce jeune Québécois vient d'égaler. Maurice Richard fera mieux puisqu'il bouclera la saison régulière en ayant marqué très exactement cinquante buts.

Ces exploits individuels ne remplacent le bonheur d'une victoire en Coupe Stanley. Encore une fois, Toronto est l'adversaire en demi-finale. La tactique de l'entraîneur des Leafs, Hap Day, n'a pas changé : annihiler la ligne Punch et en particulier le Rocket, qui se voit attribuer un garde du corps très collant en la personne de Bob Davidson. Muselé, Maurice Richard parvient enfin à marquer un but au quatrième match. Il est alors libéré et se déchaîne lors de la cinquième rencontre en marquant quatre buts pour une victoire 10-3. Rien ne paraît pouvoir arrêter cette équipe de Montréal qui a pris l'avantage. Pourtant, elle est complètement paralysée et perd ses deux matches suivants. Elle ne parviendra pas à conserver la Coupe Stanley, qui prend la direction de l'Ontario.

La seconde guerre mondiale est finie, et le niveau de jeu de la NHL s'élève inexorablement avec le retour du front de nombreux joueurs. Maurice Richard est néanmoins encore l'acteur de moments d'anthologie. Ainsi ce match où Eric Seibert, qui pèse près de 100 kg, l'attend à la bleue et lui barre le chemin du but. Le Rocket fonce tête baissée entre les jambes de Seibert et le traîne sur ses épaules tout le long de la zone offensive. Malgré ce poids supplémentaire, il trouve le moyen de feinter le gardien et de loger le palet en lucarne. Il est habitué à ce "handicap" puisqu'il effectue des entraînements supplémentaires avec son fils Maurice junior - certes beaucoup moins lourd - sur les épaules.

Pourtant, tiraillé par un muscle étiré, Maurice Richard est moins souverain qu'avant, d'autant que ses adversaires lui appliquent de plus en plus un traitement sans concession. Accroché, cinglé, rien ne lui est épargné. Un journaliste québécois écrit : "Si l'on mettait ensemble tous les bâtons qui ont frappé le Rocket, on obtiendrait une forêt." Alors, il réplique. En demi-finale contre Chicago, il se bat avec Mariucci, chargé avec Hamill de le marquer de très près. La sanction de l'arbitre tombe, curieusement inégale : cinq minutes de prison pour Richard, deux pour Mariucci. L'injustice exige réparation, voilà ce que se dit le Rocket, qui se jette sur son rival alors qu'ils sont tous deux sur le banc des pénalités. Bilan : dix minutes supplémentaires. Dans son esprit, celles-ci sont méritées, il sait à quoi il les doit. C'est avec le visage encore tuméfié qu'il remporte sa deuxième Coupe Stanley, à laquelle il a contribué par un but décisif en prolongation du premier match de la finale contre Boston.

Une suspension, et la Coupe Stanley est perdue

Pendant la saison 1946/47, Maurice Richard se rapproche de ses anciens sommets en marquant quarante-cinq buts. S'il se sort sans encombres des griffes des divers défenseurs chargés de le marquer, ce n'est pas le cas de son compagnon de ligne Elmer Lach, dont la tête a heurté la glace après une mise en échec de Don Metz. Même si à Toronto on assure que la charge n'était pas méchante et ses conséquences purement fortuites, un contentieux subsiste entre les deux équipes lorsqu'elle se retrouvent en finale. La ligne Punch est amputée d'un de ces hommes, et cela, Montréal ne peut pas l'oublier. L'entraîneur Dick Irvin en appelle à la justice divine et les Canadiens remportent le premier match 6-0.

C'est dans ce contexte que Maurice Richard pète les plombs dans la partie suivante : un coup de crosse au visage de Lynn, puis une bagarre sans pitié avec la "sangsue" Bill Ezenicki qui se continue sur le chemin de la prison. Le Rocket le "peigne" avec son bâton. La sanction tombe, elle est double. En infériorité numérique, Montréal ne risque pas de remonter ses trois buts de retard, mais en plus Maurice Richard est suspendu pour la rencontre suivante, qui sera perdue. Les supporters des Canadiens lui pardonnent tout et remboursent même l'amende qu'on lui a infligé pour sa suspension en organisant une collecte. Cependant, la Coupe Stanley va à Toronto. Cette défaite reste en traverse de la gorge des Québécois. Déjà, on accuse le président de la NHL, Clarence Campbell, de partialité. Il aurait favorisé la victoire des Leafs par cette suspension. En ce temps-là, les incartades violentes étaient monnaie courante et l'exemplarité des sanctions bien rare.

La saison suivante, rien ne va plus. Montréal est au fond du classement, Maurice Richard a perdu son jeu instinctif, il se tourmente la nuit et ne marque que deux buts en deux mois. Le gardien Bill Durnan, hué et critiqué, vit des soirées psychologiquement difficiles. Le 10 janvier 1948, sur une mise en échec de Bill Juzda, le patin de Toe Blake se coince dans la glace et sa cheville est brisée. C'est la fin de la carrière du coéquipier et ex-idole de Maurice Richard, qui se venge en retrouvant le chemin des filets et en terminant la saison par un quadruplé contre les Rangers. Pour l'honneur, car Montréal n'ira pas en play-offs.

Quitter Montréal ?

En 1948/49, Conn-Smythe, le président des Maple Leafs, tente à nouveau d'attirer le Rocket, le meilleur ailier droit de la ligue, à n'importe quel prix. Déjà, deux ans auparavant, il avait offert un bijou à Lucille, cadeau tout sauf désintéressé. Maurice Richard songe sérieusement à partir pour Toronto et à quitter ce Forum où la pression est parfois insoutenable tant le public attend de lui des miracles à chaque fois qu'il touche le palet. Mais il restera fidèle jusqu'au bout aux Canadiens, et c'est ce qui lui permettra de forger sa légende.

Même si Toronto remporte une troisième Coupe Stanley de suite, un autre adversaire s'est affirmé en éliminant Montréal en demi-finale : les Detroit Red Wings, dont la "Production Line" (Ted Lindsay - Sid Abel - Gordie Howe) a pris le relais d'une ligne Punch qui n'est plus la même sans Toe Blake. La saison suivante, Maurice Richard s'agace du harcèlement de "Terrible" Ted Lindsay, son vis-à-vis attitré, il le frappe et prend une pénalité majeure. Pendant les cinq minutes d'infériorité, les Canadiens encaissent deux buts. Sur le banc de la prison, Maurice Richard culpabilise de voir l'équipe perdre par sa faute. Quand il rentre sur la glace, il marque deux fois en quelques secondes. Mais cela ne lui suffit pas, et il refuse d'être remplacé. Sur la mise au jeu, il reçoit le palet, fonce, écartant Lindsay lui-même, et redonne l'avantage aux siens. Sa faute est réparée. Ceci dit, la saison 1949/50 n'est guère florissante. Le gardien Bill Durnan, fatigué, décrié, est remplacé par Gerry McNeil, mais cela n'empêche pas la défaite en demi-finale face aux New York Rangers.

Le 13 mars 1951, Red Kelly (Detroit) fait quasiment une clé de bras à Maurice Richard à la lutte pour un rebond, et le propulse contre la cage. Son visage heurte la barre, ensanglanté, mais l'arbitre se refuse à siffler la faute. Quand il critique cette décision, sans paroles déplacées, l'arbitre Hugh McLean l'exclut du match. Le lendemain matin, dans le hall de l'hôtel, après une nuit d'insomnie due à la douleur, Maurice Richard voit McLean dans le hall de l'hôtel, le prend par le col, et fait montre de ses progrès en anglais en lui disant son fait, au plus grand bonheur des journalistes présents. Ses coéquipiers interviennent et Maurice Richard sera seulement sanctionné de 500 $ d'amende pour conduite inconvenante. Mais une ligne s'ajoute à son casier.

Deux buts du bout de la nuit

La demi-finale 1951 contre Detroit et sa star Gordie Howe, dont certains osent prétendre qu'il a supplanté Maurice Richard, est d'une intensité dramatique exceptionnelle. Dans le premier match au forum, le score est toujours de 2-2 après trois prolongations de vingt minutes. Les joueurs sont épuisés et seul le Rocket peut mettre fin à cette agonie. Ce qu'il fait en glissant la rondelle au fond des filets de Terry Sawchuk. Au match suivant, à l'abord de la troisième prolongation il y a toujours un incroyable 0-0 au tableau d'affichage. Alors surgit le Rocket... Ce second but décisif lance les Canadiens vers une finale, enfin ! Cela faisait trop longtemps qu'ils n'avaient pas eu l'occasion de jouer la Coupe Stanley, et le nom de l'adversaire - Toronto - rend cette perspective encore plus savoureuse. Encore une fois, Maurice Richard marque un but vainqueur en prolongation... mais c'est le seul succès de Montréal qui s'incline par quatre manche à une.

La saison 1951/52 est surtout synonyme de souffrance pour Maurice Richard. Malgré la douleur qui lui tiraille le ventre, qui le hante à toute heure du jour et de la nuit, il persiste à jouer - et à marquer - comme si de rien n'était. Mais il se résigne à consulter un médecin qui diagnostique une élongation à l'aine. Contraint au repos en Floride pendant un mois et demi, il revient à temps pour les play-offs et la demi-finale contre Boston qui se prolonge jusqu'à la septième rencontre. À la mi-match, une charge de Léo Labine fait tomber Maurice Richard à genoux sur la glace, et son visage percute alors par le genou de Bill Quackenbush. À nouveau, la douleur irradie le Rocket, étendu plusieurs minutes sur la glace. Il doit se faire suturer mais revient sur le banc en troisième période. Et à quatre minutes de la fin, toujours sonné, il feinte le gardien Jim Henry d'une seule main pour marquer le but vainqueur. Maurice Richard a eu son compte d'émotions et éclate en sanglots dans les bras de son père à la fin du match. Mais la victoire n'est pas au bout de la souffrance, et c'est Detroit qui remporte la Coupe Stanley.

Lors de la saison 1952/53, Maurice Richard bat le vieux record de buts en NHL - 325 - de Nelson Stewart (retraité en 1937), mais c'est un autre record qui le préoccupe : Gordie Howe est en passe lui aussi d'inscrire cinquante buts en une saison. Avec soixante-dix matches contre cinquante à l'époque, la tâche est plus facile pour le joueur de Detroit, même s'il n'a pas l'avantage de l'adversité écrémée comme en temps de guerre. Toujours est-il que, quelles que soient les difficultés de comparaison, Maurice Richard ne veut pas que son record tombe.

Howe en est à 49 avant le dernier match de la saison régulière, que Detroit doit jouer à... Montréal. Le coach montréalais Dick Irvin, voyant dans les fameux yeux noirs du Rocket un regard de tueur, fait exprès de faire s'éviter les deux hommes par peur d'un incident. Gordie Howe ne marquera pas, grâce à l'acharnement défensif de tous les Canadiens. Bien sûr, le record de Maurice Richard sera battu un jour (par Bobby Hull), mais pas avec lui sur la glace, ni même pendant sa propre carrière. Il a sa fierté, et Montréal aussi, qui reconquiert la Coupe Stanley après sept ans d'abstinence, au terme d'une finale âpre contre Boston et grâce à un jeune gardien inconnu nommé Jacques Plante.

Richard contre Campbell, acte I

En décembre 1953, Bernard "Boom-Boom" Geoffrion reçoit deux coups de crosse sur la tête de la part de Ron Murphy (New York Rangers) et se venge en assénant un coup de poing qui lui fracture la mâchoire. La saison de Murphy est terminée, et la direction de la NHL suspend Geoffrion pour tous les matches à venir contre New York. Maurice Richard, qui signe une chronique depuis quelques mois dans l'hebdomadaire Samedi Dimanche, prend la défense de son jeune coéquipier en ces termes : "Si M. Campbell veut me virer de la ligue pour oser le critiquer, qu'il le fasse [...] Ne le laissons pas se faire de la pub en s'en prenant à un bon gars comme Geoffrion simplement parce qu'il est francophone. Ce dictateur se réjouit quand les Canadiens prennent un but."

Le manager de Montréal, Frank Selke, étonné de cette virulence, demande à Maurice à s'expliquer sur ces propos et celui-ci avoue que ce n'est pas lui qui a écrit ce texte, mais qu'il en a par contre autorisé la publication et qu'il en est donc responsable. Selke demande alors à Maurice de l'accompagner pour aller voir Campbell et s'excuser en face. Maurice Richard sera accusé de se vendre, mais il restera droit avec lui-même. Il écope de mille dollars d'amende et la chronique écrite sous sa caution est évidemment arrêtée.

Les deux faces de Maurice Richard

En finale contre les Red Wings, Montréal remonte trois matches de handicap pour accrocher un match décisif à Detroit. Les Canadiens perdent à cause d'un but-casquette car le défenseur Doug Harvey, voulant attraper de son gant un dégagement de Tony Leswick, dévie le palet dans ses propres cages. Maurice ne brandit donc pas dans ses bras la Coupe Stanley, mais son fils André, donnant dans cet été 54 l'image d'un bon père de famille qui aime la pêche et le golf.

Mais, quand vient l'hiver, tout est bien différent. Maurice Richard redevient ce joueur talentueux, génial, mais agressif et incontrôlable, son comportement à fleur de peau étant encore exacerbé par la passion des foules québécoises. C'est ainsi qu'éclate en 1955 la fameuse émeute du Forum après que la NHL et Clarence Campbell ont décidé de le suspendre pour la fin de saison. Le lendemain de ces évènements, Maurice Richard s'adresse aux Montréalais à la radio et à la télévision et les appelle au calme et à la raison, assurant que même sans lui, les Canadiens vont gagner la Coupe Stanley. Ils la perdent à la septième manche de la finale.

Toe Blake, compagnon de ligne de Maurice Richard pendant six ans, fait son grand retour à Montréal, mais comme entraîneur, Dick Irvin ayant en partie payé ses critiques envers des dirigeants qui n'avaient pas appel de la suspension qui avait causé l'émeute et ne s'étaient pas "donné la peine de défendre le meilleur joueur de hockey de tous les temps". Toe n'est pas un meneur d'hommes aboyeur, plutôt un taiseux, aussi avare de ses mots que Maurice, mais les deux hommes se comprennent parfaitement. En outre, le Rocket a la joie de voir arriver son frère Henri, dix-neuf ans, de quinze ans plus jeune que lui. Le frérot est extrêmement rapide, et il s'est endurci car son statut de frère du meilleur joueur des Canadiens en a fait une cible privilégiée dans les ligues mineures.

Tous les ingrédients sont réunis pour que Maurice Richard puisse réussir dans cet environnement idéal l'objectif maintenant fixé par ses dirigeants : qu'il arrive à maîtriser ses nerfs pour ne pas se détourner de l'unique but, la Coupe Stanley... Après les incidents de l'année précédente, il a en effet atteint le point de non-retour. Bien sûr, ce n'est pas la première fois que Maurice Richard fait de bonnes résolutions, mais elles sont généralement restées lettre morte : "Quand on me frappe, je deviens fou et je ne sais plus ce que je fais. Avant chaque match je pense à mon tempérament et je me dis que je devrais le contrôler, mais une fois sur la glace j'oublie tout ça."

La maturité

Il semble pourtant que le Rocket arrive enfin à se contrôler, et qu'il résiste enfin aux provocations, même quand le recordman des pénalités Lou Fontinato (Rangers) s'en prend à son frère pour le faire réagir et l'inviter à se battre... Bien recadré par Toe Blake, Maurice Richard se rappelle que son devoir est de marquer des buts. Pourtant, il n'est toujours pas meilleur compteur, classement remporté par un coéquipier, Jean Béliveau, et il ne le sera d'ailleurs jamais. Un paradoxe pour ce buteur phénoménal, puisque même l'année des cinquante buts il avait été devancé par Elmer Lach, qui avait accumulé les assistances... sur les buts du Rocket. Quant à l'année de l'émeute, sa suspension lui a valu d'être devancé d'un point, toujours par un coéquipier, Bernard Geoffrion.

Mais l'essentiel est acquis : la Coupe Stanley revient à Montréal, sans polémiques, sans scandales... et sans coups de sang de Maurice Richard. Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Malgré la situation sociale toujours peu florissante, c'est tout un peuple qui se prend à rêver avec le Rocket et à croire en des jours meilleurs. Les Canadiens ramènent en 1957 une deuxième Coupe Stanley consécutive.

Maurice Richard est absent des patinoires pendant trois mois car son tendon d'Achille est partiellement sectionné par le patin d'un adversaire retombé sur lui dans une collision malencontreuse. Mais il revient et conduit Montréal à une troisième Coupe Stanley de suite. Avec son parfait mélange des générations, cette équipe des Canadiens établit la première vraie dynastie de la NHL.

Même s'il prend du poids à chaque intersaison, même si on le dit vieux et fatigué, Maurice Richard écrit une nouvelle page de sa légende en franchissant le cap des 600 buts. Mais l'empreinte inaltérable qu'il a laissée ne saurait être résumée à cette seule statistique. Car, comme l'expliquait son ancien entraîneur Dick Irvin, décédé entre-temps d'un cancer des os : "Il y a les buts, et il y a les buts de Maurice Richard. Ce n'est pas une question de réussite. Il fait des choses avec le palet plus vite que quiconque, même s'il doit traîner deux défenseurs avec lui, comme c'est souvent le cas. Et ses tirs ! Ils vont à une telle vitesse que les filets se bombent."

Les temps changent

La fin approche... Lorsque début 1959 Maurice Richard a la cheville fracturée par un palet dévié, la même blessure que Toe Blake, il semble destiné à la retraite. En pleine guerre froide, il accepte même l'invitation de la Tchécoslovaquie où il participe à des séminaires sur le sport et où il rencontre le plus grand athlète tchèque de l'histoire, le merveilleux coureur de fond Emil Zatopek. Deux pays qui se connaissent si peu apprennent ainsi à se connaître via ce voyage. Mais Maurice Richard n'est pas qu'un représentant ès relations internationales. Il est encore un joueur de hockey, et il revient au jeu pour la finale de la Coupe Stanley contre Toronto, la quatrième victoire de suite pour Montréal. Son temps de glace reste néanmoins faible et son coup de patin n'est plus aussi élégant à cause de ce mal persistant à la cheville.

Les temps changent. Sur le plan politique, une ère se termine avec la mort de Maurice Duplessis, dirigeant conservateur pendant quinze années au cours desquelles il a souvent utilisé la fierté provinciale - dont Maurice Richard était un symbole - pour la cause de l'autonomie du Québec qu'il disait défendre, une autonomie entièrement sous son contrôle grâce à un pouvoir sans partage, appuyé sur le clientélisme et l'aide de l'Église catholique. Un nouveau gouvernement est mis en place qui dénonce les truquages électoraux, les financements occultes, la censure et les petites faveurs de l'époque Duplessis. Il lance un plan de lutte contre la corruption et retire à l'Église la charge de l'éducation. Les années 60 donneront lieu à la "Révolution Tranquille"...

Les temps changent. Dans les patinoires, Jacques Plante devient le premier gardien de premier plan à se protéger le visage avec un masque, même s'il se fait traiter de poule mouillée. Certains joueurs de champ mettent même des casques. Les crosses en fibres de verre font leur apparition, les patins en plastique remplacent ceux en cuir, les surfaceuses succèdent aux tuyaux d'arrosage. Maurice Richard appartient désormais à une autre époque, et les spectateurs du Forum vénèrent déjà d'autres idoles.

En plus, il a vu s'envoler son rêve de constituer une ligne familiale 100% Richard lorsque son troisième frère Claude a été renvoyé en ligue mineure après seulement un match. Mais le Rocket a toujours la passion du hockey, et il tient à ponctuer d'un but en finale sa participation à la cinquième Coupe Stanley consécutive des Canadiens, qui battent tous les records. Les ultimes buts de Maurice Richard sont des instants privilégiés, plus rares qu'à son apogée mais d'autant plus précieux, constituant chacun une œuvre d'art.

Utilisé ensuite pour les relations publiques du club, avec le même salaire, Maurice Richard n'apprécie pas ce rôle de potiche. Regrettant le manque de considération à son égard, il démissionne en 1965. Le père de six enfants crée une entreprise d'articles de pêche, arbitre à ses heures perdues, et dirige même les Nordiques de Québec à leurs débuts en 1972, se posant en rival des Canadiens de Montréal. L'année suivante, cependant, il se réconcilie avec les dirigeants, et il redeviendra ambassadeur du Canadien en 1980, étonné de sa popularité encore intacte.

Ils ne l'ont pas oublié

Lorsque Maurice Richard meurt d'un cancer à 78 ans, le 27 mai 2000, ce sont tous les Québécois qui ont le sentiment d'avoir perdu un proche. Il a le droit à des funérailles nationales retransmises en direct à la télévision canadienne, une première pour un sportif. Ceux qui, cinquante ans auparavant, vivaient chaque coup porté contre le Rocket comme un affront fait à eux-mêmes, ne l'ont pas oublié. Et leurs descendants n'ont pas oublié ce héros d'un peuple qui n'avait pas encore de drapeau. Un sondage du journal La Presse devant déterminer les plus grands Québécois du siècle le plaçait en seconde position, derrière un de ses contemporains, le chanteur Félix Leclerc.

Ses yeux ont pris une grande part dans sa légende. Ses yeux qui intimidaient l'adversaire, qui perçaient à eux seuls les défenses, qui s'agrandissaient au fur et à mesure qu'il s'approchait du but, ne s'autorisant plus le moindre clignement... Frank Selke décrivait ainsi l'effet qu'ils produisaient : "Quand Maurice Richard se mettait en marche, ses yeux brillaient comme des lumières. Les gardiens de but les imaginaient comme les phares d'une automobile fonçant vers eux dans la nuit."

Marc Branchu

 

 

Statistiques

                                              saison régulière                play-offs 
                                           MJ    B   A  Pts    Pén      MJ    B   A  Pts    Pén 
1939/40 Maple Leafs jrs de Verdun  LHJQ    10    4   1    5     2'      11   13  12   25    18'
1940/41 Canadien senior Montréal   LHSQ     1    0   1    1     0'
1941/42 Canadien senior Montréal   LHSQ    31    8   9   17    27'       6    2   1    3     6'
1942/43 Canadiens de Montréal      NHL     16    5   6   11     4'
1943/44 Canadiens de Montréal      NHL     46   32  22   54    45'       9   12   5   17    10'
1944/45 Canadiens de Montréal      NHL     50   50  23   73    46'       6    6   2    8    10'
1945/46 Canadiens de Montréal      NHL     50   27  21   48    50'       9    7   4   11    15'
1946/47 Canadiens de Montréal      NHL     60   45  26   71    69'      10    6   5   11    44'
1947/48 Canadiens de Montréal      NHL     53   28  25   53    89'
1948/49 Canadiens de Montréal      NHL     59   20  18   38   110'       7    2   1    3    14'
1949/50 Canadiens de Montréal      NHL     70   43  22   65   114'       5    1   1    2     6'
1950/51 Canadiens de Montréal      NHL     65   42  24   66    97'      11    9   4   13    13'
1951/52 Canadiens de Montréal      NHL     48   27  17   44    44'      11    4   2    6     6'
1952/53 Canadiens de Montréal      NHL     70   28  33   61   112'      12    7   1    8     2'
1953/54 Canadiens de Montréal      NHL     70   37  30   67   112'      11    3   0    3    22'
1954/55 Canadiens de Montréal      NHL     67   38  36   74   125'
1955/56 Canadiens de Montréal      NHL     70   38  33   71    89'      10    5   9   14    24'
1956/57 Canadiens de Montréal      NHL     63   33  29   62    74'      10    8   3   11     8'
1957/58 Canadiens de Montréal      NHL     28   15  19   34    28'      10   11   4   15    10'
1958/59 Canadiens de Montréal      NHL     42   17  21   38    27'       4    0   0    0     2'
1959/60 Canadiens de Montréal      NHL     51   19  16   35    50'       8    1   3    4     2'
Totaux NHL                                978  544 421  965  1285'     133   82  44  126   188'

 

Palmarès

- Coupe Stanley 1944, 1946, 1953, 1956, 1957, 1958, 1959, 1960

Honneurs individuels

- Trophée Hart du meilleur joueur de NHL 1947

- Membre de la première équipe all-star de NHL 1945, 1946, 1947, 1948, 1949, 1950, 1955 et 1956

- Membre de la seconde équipe all-star 1944, 1951, 1952, 1953, 1954 et 1957

- Meilleur marqueur de buts en saison régulière 1945, 1947, 1950, 1954 et 1955

- Meilleur marqueur de buts en play-offs 1944, 1946, 1947, 1951 et 1958

- Meilleur compteur des play-offs 1947 et 1951

 

 

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