Bobby Orr

 

Beaucoup de spécialistes hésitent entre Wayne Gretzky et Bobby Orr pour désigner le plus grand hockeyeur de tous les temps toutes positions confondues. Le résultat d'un vote organisé en 1998 par le journal The Hockey News en témoigne. Les nombreuses personnes consultées à l'époque par la revue canadienne (joueurs, entraîneurs, dirigeants et journalistes) hésitèrent beaucoup pour choisir entre le célèbre numéro 99 et le non moins fameux numéro 4. En effet, Bobby Orr a réalisé une carrière tout aussi formidable que son illustre compatriote en révolutionnant complètement le poste de défenseur. Jamais dans toute l'histoire de la NHL un arrière n'a fait preuve d'un talent aussi incroyable que ce hockeyeur canadien au patinage véloce qui est entré pour toujours dans la légende.

Au cours de sa carrière, qui aura duré seulement douze ans (de 1967 à 1978), Robert Gordon "Bobby" Orr a balayé tous les schémas de jeu en évoluant avec un culot stupéfiant en toute liberté dans la zone offensive, selon son propre instinct, redéfinissant du coup un poste qui était à priori cantonné à une posture défensive. Il imposa sa conception novatrice dans l'équipe des Bruins de Boston, puis dans celle des Black Hawks de Chicago.

Bobby Orr fut le défenseur moderne par excellence. Le précurseur d'une nouvelle ère où un arrière, contrairement au passé, pouvait conserver le palet et tenter des incursions dans la zone offensive jusqu'à venir tirer sur la cage adverse. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler que le célèbre numéro 4, tout en occupant le poste ingrat d'un arrière, a commis un crime de lèse-majesté en terminer meilleur marqueur de la NHL en 1970 et en 1975 à la barbe des plus redoutables attaquants du circuit de l'époque. L'insolent Bobby Orr a occupé dans l'intervalle la deuxième place du classement des marqueurs de la NHL à trois reprises juste derrière la grande vedette du moment qui était son fidèle coéquipier de Boston, Phil Esposito.

 

Le défenseur révolutionnaire

Pour bien comprendre l'impact que provoqua l'avènement de cet arrière, il faut se rendre compte qu'à l'époque on ne s'attendait pas à voir arriver un tel phénomène. Quand le monde du hockey commença à savoir qu'un joueur canadien exceptionnel nommé Bobby Orr, originaire de Parry Sound dans l'Ontario, faisait des ravages dans la ligue junior majeur de cette province, il y avait alors dans le circuit professionnel de la NHL deux grands défenseurs qui dominaient le championnat : Harry Howell qui jouait aux Rangers de New York, et Jacques Laperrière qui portait le maillot des Canadiens de Montréal.

À cette époque, ces deux arrières renommés ne pensaient pas à marquer des buts car ce n'était pas encore dans les mœurs et les habitudes. Ils s'efforçaient surtout de reporter toute leur attention pendant le match sur l'opposition face aux adversaires devant leur cage afin de protéger leur gardien et pour éviter d'encaisser des buts. Bref, ils faisaient avant tout le "ménage". Ils remplissaient d'ailleurs fort bien leur tâche.

Mais avec l'arrivée de Bobby Orr dans la Ligue Nationale, le rôle du défenseur fut complètement modifié. Ce fut un total bouleversement à ce poste. L'équipe des dépisteurs du club de Boston, qui était composée en 1960 de Milt Schmidt, Wren Blair, Lynn Patrick et Weston Adams, repéra le petit phénomène lors d'un tournoi à Ganonoque auquel l'équipe "bantam" de Parry Sound participait. Immédiatement, c'est le chétif Bobby Orr qui attira l'attention sur lui en jouant un match pendant 58 minutes d'affilée et en passant les deux minutes restantes du temps réglementaire... sur le banc des pénalités. Les trois "scouts" dépêchés par le club pro de Boston furent ébahis. La naissance d'une nouvelle étoile commençait même si pour l'instant il fallait confirmer et si la notoriété de ce défenseur "un peu fou" ne dépassait pas les frontières de l'Ontario. Le jeu génial de Bobby Orr ne resta cependant pas longtemps inconnu du grand public.

Le premier à s'en rendre compte et à lui donner un large écho fut Harry Howell lui-même. En effet, lors de la remise du trophée Norris récompensant le meilleur arrière de NHL en 1967, il avoua avec beaucoup de modestie et de lucidité qu'il ne s'attendait absolument pas à recevoir cet honneur. Selon lui, personne d'autre que le jeune Bobby Orr, alors âgé de 19 ans, ne pouvait mériter cette distinction. "Je sais bien qu'il y a parmi nous des défenseurs formidables et exceptionnels qui font bien leur boulot comme Tim Horton, Ted Harris, Jean-Claude Tremblay, Jacques Laperrière ou moi-même, pourquoi pas. Mais je réalise qu'aucun ne peut être comparé à Bobby Orr", déclara-t-il.

Il plane au-dessus de la NHL

On ne pouvait pas rendre un hommage plus éclatant à ce jeune joueur et faire preuve d'une meilleure clairvoyance. Harry Howell avait raison avant l'heure. Il fut très perspicace en faisant ce pronostic puisque Bobby Orr devint par la suite le plus grand défenseur de l'histoire de la NHL. Sa saison 1969-1970 fut à ce titre un véritable chef-d'œuvre et une suite incroyable de succès. Agé de vingt-deux ans, le numéro 4 de Boston (qui porta le numéro 27 à ses débuts) remporta en même temps, tenez vous bien, les titres suivants : meilleur joueur, meilleur buteur (une première pour un défenseur en NHL), meilleur arrière et meilleur joueur des play-offs !

Pour couronner le tout, c'est Bobby Orr en personne qui marqua le but décisif offrant la Coupe Stanley au club de Boston lors du dernier match de la série finale contre Saint-Louis. La photo de Bobby Orr planant dans les airs après avoir sauté devant la cage gardée par le gardien des Blues Glenn Hall, pendant que le palet glissait au fond, reste une des images les plus célèbres dans l'album de la NHL. Après cet exploit, un journal du Québec publia ce cliché en titrant joliment : "Un but en Orr". Le gardien des Bruins de Boston, Gerry Cheevers, déclara que son coéquipier Bobby Orr aurait également mérité de se voir décerner en supplément le trophée Vézina, récompensant pourtant le meilleur gardien de la Ligue Nationale, pour le nombre de tirs qu'il stoppait en se jetant sur la glace...

Face à un tel phénomène, les équipes adverses de la NHL essayèrent en vain toutes les tactiques possibles pour le neutraliser. La plus mémorable manœuvre "anti-Orr" qui échoua fut celle tentée par le célèbre coach Scotty Bowman pendant la série finale de la Coupe Stanley de 1970 qui opposait son équipe des Blues de Saint-Louis à celle des Bruins de Boston. Jusque là, il n'était pas dans les habitudes de faire suivre comme son ombre un défenseur adverse. Mais pour essayer de neutraliser un tel génie, Scotty Bowman osa rompre la tradition en demandant à Jimmy Roberts de ne plus lâcher le redoutable numéro 4 d'une semelle. Le seul et unique ordre donné à Jimmy Roberts fut de se coller comme une sangsue au redoutable défenseur du Massachusetts. Privé de sa liberté d'action et visiblement frustré de ne pas pouvoir se donner à fond comme à son habitude, Bobby Orr devait déclarer plus tard d'un ton visiblement agacé : "Ce gars n'a pas fait un bon boulot. Mon maillot est resté sec, et de la manière dont il m'a empêché de jouer, j'aurais mieux fait d'aller manger. S'y prendre de cette façon a servi uniquement à faire monter un autre joueur de mon équipe sur la glace, c'est tout..."

Le résultat de la stratégie de Scotty Bowman fut simplement que Bobby Orr ne marqua aucun but et n'enregistra aucune assistance. Mais son coéquipier Johnny Bucyk le vengea en marquant trois buts d'affilée et les Bruins de Boston remportèrent quand même le match sur le score de 6-1 ! Ce jour là, Scotty Bowman retint la leçon. Il abandonna ensuite sa tactique de contre systématique en déclarant : "Je sais que Saint-Louis n'avait pas de chance dans cette série finale. Si j'ai voulu essayer quelque chose de nouveau, c'est parce que personne ne peut réellement faire quoi que ce soit contre Bobby Orr avec ses incroyables changements de vitesse."

Pour expliquer ses prouesses sur la glace qui laissaient souvent les joueurs et les spectateurs stupéfaits, Bobby Orr disait simplement avec un brin d'humour : "J'ai seize rapidités de vitesse..." C'est vrai qu'avec lui la surface des patinoires canadiennes et américaines, plus étroites qu'en Europe, semblait se réduire à la taille d'un glaçon pour apéritif.

Derniers feux d'une carrière cométaire

Sélectionné dans l'équipe des étoiles de la NHL sans interruption pendant neuf saisons, Bobby Orr atteignit le point culminant de sa carrière en 1976 lorsque la première édition de la Coupe Canada fut organisée. Il fut élu meilleur joueur du tournoi rassemblant les meilleurs hockeyeurs du monde, alors qu'il était blessé et qu'il patina tout au long de cette prestigieuse compétition presque sur une seule jambe ! Ce défenseur hors du commun avait malheureusement un talon d'Achille. À force de participer à de rudes mises en échec et de recevoir des coups répétés, ses jambes se fragilisèrent et il dut être opéré à sept reprises au genou gauche. Après une de ces opérations, les Bruins abaissèrent la proposition de contrat de 4 millions de dollars sur 10 ans qu'ils avaient faite à Alan Eagleson, qui avait accédé à la présidence du syndicat des joueurs de NHL et au pouvoir grâce à son statut d'agent d'Orr, qu'il a aidé dès l'âge de 16 ans. Orr, faisant toute confiance en son agent Alan Eagleson (ils rompirent les ponts plus tard en 1980), quitta les Bruins, très fâchés, pour signer un contrat-record de trois millions de dollars sur cinq ans avec les Black Hawks de Chicago. Sa nouvelle équipe ne profita guère de sa présence, car il dut interrompre sa carrière pendant deux saisons. Au mois de septembre 1978, Bobby Orr tenta bien de revenir sur le circuit de la NHL. Mais toujours handicapé par son genou récalcitrant, il décida finalement d'abandonner définitivement la compétition. Il était alors âgé de trente ans seulement.

En signe d'hommage, le numéro 4 que Bobby Orr porta sur son maillot fut retiré à jamais dans son premier club de Boston. Lorsque Phil Esposito, son ancien coéquipier, devenu la star des Rangers de New York, se retira à son tour du circuit professionnel en 1981, il tint à dire dans son discours d'adieu : "Bobby Orr a été le plus grand défenseur que le hockey sur glace ait connu." À un confrère qui lui demandait quel était, selon lui, le plus grand joueur qu'il ait vu, le célèbre journaliste de hockey canadien Red Fischer (qui suivit les matches de la NHL pendant 52 ans sans interruption) répondit spontanément : "C'est sans conteste Bobby Orr ! Il m'a fait soulever de mon siège plus souvent que nul autre. Pourquoi ? Et bien, parce que j'ai vu beaucoup de hockeyeurs qui patinaient très vite. D'autres qui marquaient des buts rapidement ou qui faisaient encore des passes à toute vitesse. Mais Bobby Orr réussissait lui à faire toutes ces choses à toute vitesse. Il était unique !"

Depuis sa retraite, Bobby Orr continue de vivre dans la région de Boston avec son épouse Peggy et il est resté en contact avec le hockey sur glace en devenant l'agent de jeunes joueurs tout en apparaissant, notoriété oblige, dans plusieurs spots de publicité à la télévision. En 2002, le génial défenseur a quitté l'entreprise de marketing sportif Woolf Associates qu'il avait acheté pour lancer sa propre entreprise, le "Orr Hockey Group", une agence au sein duquel il s'occupe des contrats d'une trentaine de joueurs. D'autre part, le trophée Bobby Orr est remis annuellement au club de hockey de la ligue junior majeur de l'Ontario qui est champion de la Conférence Est tandis que le vainqueur de la Conférence Ouest reçoit le trophée Wayne Gretzky. Les deux plus grandes étoiles de la NHL continuent donc de briller dans le même ciel.

Tristan Alric

 

 

Statistiques

                                                  MJ    B    A  Pts   Pén
1963/64 Oshawa Generals                 OHA       56   29   43   72  142'
                                    (play-offs)    6    0    7    7   21'
1964/65 Oshawa Generals                 OHA       56   34   59   93  112'
                                    (play-offs)    6    0    6    6   10'
1965/66 Oshawa Generals                 OHA       47   38   56   94   92'
                                    (play-offs)   17    9   19   28   14'
1966/67 Boston Bruins                   NHL       61   13   28   41  102'
1967/68 Boston Bruins                   NHL       46   11   20   31   63'
                                    (play-offs)    4    0    2    2    2'
1968/69 Boston Bruins                   NHL       67   21   43   64  133'
                                    (play-offs)   10    1    7    8   10'
1969/70 Boston Bruins                   NHL       76   33   87  120  125'
                                    (play-offs)   14    9   11   20   14'
1970/71 Boston Bruins                   NHL       78   37  102  139   91'
                                    (play-offs)    7    5    7   12   10'
1971/72 Boston Bruins                   NHL       76   37   80  117  106'
                                    (play-offs)   15    5   19   24   19'
1972/73 Boston Bruins                   NHL       63   29   72  101   99'
                                    (play-offs)    5    1    1    2    7'
1973/74 Boston Bruins                   NHL       74   32   90  122   82'
                                    (play-offs)   16    4   14   18   28'
1974/75 Boston Bruins                   NHL       80   46   89  135  101'
                                    (play-offs)    3    1    5    6    2'
1975/76 Boston Bruins                   NHL       10    5   13   18   22'
1976    Canada                      Coupe Canada   7    2    7    9    8'
1976/77 Chicago Blackhawks              NHL       20    4   19   23   25'
1978/79 Chicago Blackhawks              NHL        6    2    2    4    4'
Totaux NHL                                       657  270  645  915  953'
(play-offs)                                       74   26   66   92   92'

 

Palmarès

- Coupe Stanley 1970 et 1972

- Coupe Canada 1976

Honneurs individuels

- Meilleur joueur de NHL (trophée Hart) 1970, 1971 et 1972

- Meilleur défenseur de NHL 1968, 1969, 1970, 1971, 1972, 1973, 1974 et 1975

- Meilleur marqueur de NHL 1970 et 1975

- Meilleur joueur de NHL élu par ses pairs (trophée Lester B. Pearson) 1975

- Meilleur joueur des play-offs NHL (trophée Conn-Smythe) 1970 et 1972

- Meilleur marqueur des play-offs NHL 1972

- Membre de la première équipe-type de NHL 1968, 1969, 1970, 1971, 1972, 1973, 1974 et 1975

- Membre de la deuxième équipe-type de NHL 1967

- Trophée Calder du meilleur rookie NHL 1967

- Meilleur fiche +/- de NHL 1969 (+65), 1970 (+54), 1971 (+124), 1972 (+86), 1974 (+84) et 1975 (+80)

- Meilleur joueur de la Coupe Canada 1976

Records

- Meilleur fiche +/- de NHL en une saison (+124 en 1971)

- Plus grand nombre de points (139) et d'assists (102) en saison régulière de NHL pour un défenseur (1970/71)

 

 

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