Estonie 2004/05 : le bilan

 

Le match nul - décevant pour les Français - contre l'Estonie (3-3) lors de la deuxième journée du Mondial de D1 d'Eindhoven aux Pays-Bas a mis en avant les progrès du hockey estonien.

Un hockey redressant certes la tête, mais subissant de plein fouet toutes les contradictions et toutes les tensions de l'Estonie post-soviétique. Tout d'abord, le hockey est encore considéré par les Estoniens de souche comme un sport mineur et aux mains des Russes. Lors d'une visite à la rédaction du plus grand journal estonien le Postimees ("Le Postillon") en février 2004, j'avais demandé aux journalistes sportifs de ce quotidien des informations sur le hockey estonien. Ils étaient tombes des nues : des infos sur le foot, le basket, l'athlétisme, le ski de fond ou sur les exploits du pilote de rallye Markko Märtin, oui, sans problème, mais alors le hockey...

Et il est vrai que, si l'on regarde la composition de l'équipe nationale actuellement au mondial néerlandais, il n'y a que quatre joueurs estoniens de souche. Les autres sont des russophones restés en Estonie à la dislocation de l'URSS. L'entraîneur national, Iouri Tsepilov, est citoyen russe. Le hockey estonien subit également les conséquences des soubresauts de la loi sur la naturalisation estonienne des anciens colons. Comme en Lettonie, pour devenir citoyen estonien, il faut être volontaire et maîtriser la langue estonienne. Une langue difficile, proche du finlandais.

Or, bien qu'ils soient pour la plupart nés en Estonie, et que l'indépendance du pays soit effective depuis presque quinze ans, de très nombreux russophones d'Estonie ne parlent toujours pas estonien et n'ont donc aucune citoyenneté. Ces "non-citoyens" sont également nombreux dans le hockey estonien. 5 au Panter Tallinn, 6 au Viru-Sputnik Kohtla-Järve, 7 aux Stars de Tallinn, 11 au Tartu Välk-494 et 16 au Narva PSK !

En fait, tous les clubs estoniens sont russophones. Leurs sites internet sont en russe, avec une vague page en estonien. Sur le site officiel des Stars de Tallinn, dans la présentation individuelle des joueurs, il y a une question sur la langue parlée : de nombreux joueurs répondent : russe et anglais. Pas estonien. Rien d'étonnant dans ce cas que le hockey estonien vive en cercle fermé et ne bénéficie pas d'un soutien important de la société estonienne. Une société qui a beaucoup de mal à tourner la page de l'occupation soviétique. À juste titre, les déportations massives sous Staline et la perte de l'indépendance si difficilement acquise entre les deux guerres mondiales sont les pages les plus sanglantes et noires de l'histoire difficile de ce petit pays de seulement un million trois cent mille habitants.

Ceci dit, il y a toujours une exception. Le HK Panter Tallinn, créé en 2001, est le seul club qui parle estonien. Pratiquement tous les joueurs estoniens évoluant dans le pays sont réunis dans ce club. Une tentative, non pas de se tourner vers un ethnocentrisme sans avenir, mais de développer le hockey dans un pays qui n'a pas encore réussi à se réconcilier avec son hockey. Le désir des panthères "tallinnoises" de former des jeunes Estoniens "estonophones" au hockey est la seule solution pour sortir la rondelle du ghetto de sport d'une minorité ethnique. Le championnat doit également continuer a se structurer, en particulier à Tallinn, la capitale. Car pour l'instant, l'exil est encore la seule solution pour les hockeyeurs estoniens un peu plus doués que les autres. Il y a actuellement neuf internationaux qui évoluent à l'étranger : deux en Finlande (Andrei Zorin au Kurikan Ryhti et Aleksandr Petrov au Salamat Kirkonummi), deux en Suède (Kirill Kolpakov et Denis Konosev à Svedjeholmen), un au Belarus (Eduard Valiulin à Homel), un en Russie (Andrei Makrov au Neftyanik Almetievsk), un au Danemark (Lauri Lahesalu à Odense), et il y en avait deux à Épinal (Maksim Ivanov et Mihhail Kozlov, tous deux en provenance du HK Stars Tallinn) avant que la vodka ne fasse baisser de moitié ce chiffre...

L'équipe nationale peut également jouer un rôle important. Si elle parvient à se stabiliser en D1 mondiale, elle peut servir à la fois de ciment pour l'unité nationale et d'exemple pour les jeunes. Car il faut préciser que si les relations entre Estoniens de souche et russophones ne sont pas toujours très simples, elles ne sont pas non plus explosives. Il n'y aura pas d'affrontements interethniques en Estonie. C'est un fantasme des nationalistes russes à Moscou. Les russophones ont choisis de rester en Estonie à la chute de l'URSS, et pas uniquement pour des raisons économiques. La plupart sont nés en Estonie, ainsi que leurs parents, voire leurs grands-parents. C'est leur terre. Reste encore que cela soit désormais réellement leur patrie. Le sport, et pourquoi pas le hockey, peut jouer un rôle capital dans ce défi essentiel pour le XXIe siècle et la stabilité de l'Union européenne.

En attendant, le championnat 2004-05 a connu une alternance entre les deux clubs de Tallinn pour le titre national. Les Étoiles ont ravies le titre aux Panthères. Alors que de 1992 à 2003, le titre n'avait jamais échappé aux provinciaux de Narva et Tartu.

 

Le HK Stars Tallinn est donc devenu champion d'Estonie pour la première fois de sa jeune histoire. Créé en 2002, par des joueurs du club essentiellement axé sur le hockey mineur des Vipers de Tallinn qui souhaitaient poursuivre leur carrière en senior. Les Noirs, Bleus et Blancs (les couleurs du drapeau national estonien), dont le logo et le nom sont inspire par les Dallas Stars de la brillante NHL, possèdent sept internationaux et sont dirigés par l'entraîneur national Iouri Tsepilov.

Quatrièmes seulement (sur cinq équipes) lors de la saison régulière, les Étoiles de la capitale ont réussi les play-offs parfaits... grâce à six renforts en provenance spéciale de Saint-Pétersbourg, dont l'ex-international russe Aleksandr Vinogradov. En demi (à cinq équipes, vous ne voulez pas en plus des quarts de finale ?), les Stars ont sorti le leader de la première phase, le Välk-494. En finale, ils affrontaient leurs voisins et champions en titre du HK Panter Tallinn. Pas la peine d'y voir un affrontement entre "Russes" et "Estoniens", c'est juste une finale.

Les Panter sortent les griffes lors du premier match et s'imposent nettement 6-3. Mais les Stars répliquent immédiatement sur leur glace : 5-3. Le basculement se produit au match suivant où les Stars s'imposent en prolongation 5-4 sur la glace des Panthères. (Voila autre chose maintenant, des panthères sur la glace...). Les Étoiles décrochent alors la lune lors du match suivant avec une large victoire 5-2... L'équipe pratiquement 100% russophone (deux Estoniens dans l'effectif) a donc battu l'équipe presque 100% estonophone. Un petit mélange ne serait pas mieux ?

La rivalité est toutefois exacerbée par la personnalité de Juri Tsepilov, l'entraîneur des Stars. Dans son casier, il y a déjà des attaques sur les arbitres, et comme il joue aussi en amateur, il a réussi à être le joueur le plus pénalisé de sa division. Pas vraiment un exemple, et pourtant il est sélectionneur national. Difficile d'imposer une discipline quand on n'est pas plus crédible et respectable. Mais il n'y a pas forcément mieux que Tsepilov en Estonie. Un sélectionneur étranger serait l'idéal, mais le Finlandais qui occupait autrefois le poste était parti il y a deux ans après avoir attendu sa paie trop longtemps à son goût.

 

Un an après avoir été le premier champion à être issu de la capitale, le HK Panter Tallinn s'est donc fait ravir son titre par son voisin du HK Stars. Jeune club créé en 2001, le HK Panter est né de la volonté de développer le hockey chez les jeunes estoniens. À l'origine de la création des panthères : Olle Sildre. C'est l'homme à tout faire du club : capitaine, buteur et dirigeant ! La seule chose qui n'est pas, c'est international, car il s'y refuse tant que Tsepilov s'occupe de la sélection. Dans leur antre de la Premia Ice Arena de Tallinn, les Panthères tentent de développer un vrai club moderne pour mener le hockey estonien vers l'avenir. Pour cela, il faut rendre le club attrayant. Le site internet est moderne, beau et multilingue : estonien, russe, anglais, finlandais et suédois. La patinoire est agréable et les pom-pom girls tellement charmantes que certains aimeraient bien les voir arriver à Mulhouse le premier avril...

Le club cherche également, et c'est un fait suffisamment rare pour être signalé, à développer le hockey sur glace pour handicapés (sport où l'Allemagne vient d'être sacrée championne d'Europe, par parenthèse). Les rouges et noirs espèrent donc également attirer le public estonien avec une équipe composée pratiquement que d'Estoniens de souche, avec le renforts de trois Finlandais (peuple cousin des Estoniens) et d'un Suédois.

 

Narva a longtemps été le fief du hockey estonien. Cette ville industrielle située à la frontière russe sur la route de Saint-Pétersbourg est peuplée de 90% de russophones. Narva a été sept fois champion national sur quatorze éditions. Eh oui, vous êtes une bête en maths, cela fait une fois sur deux ! En 92, 93, 94, 95, 96, 98 et 2001. Ce club a souvent changé de nom : Kreenholm Narva jusqu'en 1999, Narva 2000, puis donc l'an passé, il a pris ce nom bien estonien de Narva Paemurru Sportiklubsi, même si son effectif est à l'image de la ville, totalement russophone. Son meilleur joueur, Aleksandr Kuznetsov, n'a que vingt ans. Le Narva PSK possède également dans ses rangs cette saison deux joueurs au passeport russe, qui ne connaissent pas de problèmes de langue pour se faire comprendre...

Troisième de la saison régulière, Narva a été sorti, de peu, en demi-finale par le champion en titre du HK Panter Tallinn. Une défaite 4-3 dans la capitale, une victoire 2-0 à Narva, et l'élimination 3-1 de retour à Tallinn. En revanche, pour la petite finale, Narva a battu Tartu.

 

Tartu est certainement la ville la plus importante dans la conscience estonienne. C'est dans cette cite au cur du pays, à 190 kilomètres au sud de Tallinn, que se trouve l'université la plus prestigieuse du pays. C'est de la que sont sortis toutes les élites du pays depuis la création de l'université par le roi de Suède (qui occupait alors le pays) Gustav II Adolphe en 1632. L'établissement fut continuellement fermé sous les diverses occupations russes, jusqu'au règne de Paul Ier qui recréa une université à Dorpat - le nom allemand de Tartu - en 1798. Même les jeunes de Tallinn quittent la capitale pour faire leurs études à Tartu.

En ce qui concerne le hockey, le club local, le Välk-494 Tartu a été cinq fois champion : 1997, 1999, 2000, 2002 et 2003. Pas mal quand on sait qu'il jouait sur une patinoire découverte sans glace artificielle ! Cette équipe qui parle également avec un fort accent russe possède également un gardien de but finlandais, un défenseur lituanien et un attaquant russe. Large premier de la saison régulière avec huit points d'avance sur les panthères de la capitale, le Välk-494 a sombré dans les play-offs. Éliminé par les Stars en demi, il a également raté le podium lors de la petite finale contre Narva : une victoire 3-1 à Kohtla-Järve (où le club "recevait" en play-offs après avoir joué ses matches à Tallinn en saison régulière), puis deux défaites 5-2 à Narva et 4-3 "à domicile".

 

Quel calvaire ! Ville industrielle russophone sinistrée, dans l'est du pays, non loin de Narva, Kohtla-Järve n'a pu se consoler avec son club de hockey... Le Viru-Sputnik Kohtla-Järve n'a pas gagné un match de la saison, terminant donc cinquième et non qualifié pour les phases finales. Les corrections ont été nombreuses : 20-1 et 10-0 contre Tartu, 13-1 face aux Panter ou 18-0 contre les Stars ! Malgré la présence de quatre joueurs russes, le Viru Sputnik a tourné dans le vide et non dans l'espace... C'est encore moins bien que l'an passé où Kohtla-Järve avait au moins fait un match nul à la dernière journée contre le futur champion, le Panter.

Le club ne joue en seniors que depuis deux saisons. Auparavant à Kohtla-Järve, c'est le Central qui représentait la ville en championnat (quatre fois troisième) et encore avant le Keemik (jusqu'en 1997), troisième également en 1993.

Bruno Cadène

 

 

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