Bilan du Mondial de division III à Mexico

 

Caramba ! Nous sommes en mars et les championnats du monde de hockey sur glace ont déjà commencé. En tout cas pour sa division-plancher, là où tentent de s'épanouir, loin des projecteurs, les nations les plus faibles de la scène internationale. C'est à Mexico que se sont dessinées les nouvelles frontières du monde du hockey...

 

Il est des lieux où la guerre entre le hockey des montagnes et le hockey des villes de plaine n'a jamais eu lieu et ne risque pas de se produire. Un endroit en plein essor du hockey international, situé à 2300 mètres d'altitude, et où vivent des millions de futurs hockeyeurs potentiels qui s'ignorent encore. Ce lieu, c'est Mexico, ville-hôte des championnats du monde de division III. Ce n'est sûrement pas un déplacement facile pour les équipes de hockey qui doivent s'y rendre, à cause de la glace molle, à cause aussi de l'air raréfié par l'altitude, et qui plus est pollué.

Mais ne croyez que les difficultés adverses pour respirer soient l'atout principal du Mexique. Car ce pays, qui compte déjà 14 patinoires, est un de ceux qui progressent le plus vite dans la hiérarchie internationale. Il s'est d'abord fait remarquer par les performances de plus en plus honorables de ses juniors, et il n'y a pas à s'étonner qu'il ait concrétisé en seniors, au grand plaisir des mille cinq cents spectateurs de la patinoire de Lomas Verdes, quasiment remplie. Le meilleur joueur et le meilleur gardien du tournoi, Adrian Cervantes et Alfonso de Alba, n'ont que dix-neuf ans, et tout l'avenir devant eux. On peut en dire autant du hockey mexicain, dont les moins de vingt ans et les seniors ont été promus coup sur coup en division II, où sont montés l'an dernier les moins de dix-huit ans. Et surtout, ces équipes semblent sur le point d'acquérir la maturité nécessaire pour se maintenir à ce niveau dans toutes les catégories d'âge.

De tous les pays "exotiques" du hockey international, le Mexique est sans doute le moins isolé. En un sens, le fait qu'il soit la seule nation d'Amérique du nord à ne pas être touchée par le virus du hockey est une anomalie qui ne demande qu'à être réparée. Bien sûr, pour d'évidentes raisons culturelles autant que climatiques, ce sport n'aura jamais une implantation comparable avec celle du nord du continent. Mais rien n'empêche qu'il devienne aussi populaire au Mexique qu'au sud des États-Unis. Certes, le hockey sur glace n'y est qu'un sport mineur et ne suscite pas la même ferveur qu'au Canada ou dans le Minnesota, mais avec un tel bassin de population, cela suffit pour trouver assez de passionnés pour remplir les patinoires et pour susciter pas mal de vocations de futurs hockeyeurs.

Question : quel est l'État américain qui compte le plus d'équipes professionnelles de hockey sur glace ? La réponse a de quoi vous surprendre, mais il s'agit du Texas. Il en a douze, parmi lesquelles neuf des dix-sept franchises de Central Hockey League (CHL), une ligue mineure qui a son siège à Phnix et couvre le Midwest et le Southwest. Si ce chiffre-record a été atteint, c'est grâce à l'addition il y a quelques années de franchises à Laredo et à Hidalgo, deux villes-frontières situées sur la rive nord du Rio Grande, qui ont des villes-jumelles mexicaines juste de l'autre côté du fleuve. Si elles attirent de belles affluences, c'est en grande partie grâce aux supporters mexicains. À Laredo, qui a remporté le trophée la saison passée devant 8002 spectateurs, les annonces dans la patinoire sont d'ailleurs formulées en anglais et en espagnol, et la diffusion des rencontres de l'équipe sur la radio locale est également bilingue. La fête du titre a d'ailleurs duré toute la nuit des deux côtés de la frontière. Dans les adolescents qui viennent s'inscrire au sud du Texas pour jouer au hockey, il y en a qui viennent du Mexique. La CHL a compris le filon, et elle a récemment évoqué la possible étape suivante, la création d'une franchise à Monterrey, au Mexique même, en 2006/07. Un nouvel eldorado pour le hockey sur glace ?

 

L'Afrique du sud a été quatre fois pays organisateur ces dix dernières années, bien qu'il y fasse encore plus chaud qu'au Mexique et que la qualité de la glace y soit encore plus médiocre. Comme le Luxembourg, l'Afrique du sud est descendue de division supérieure l'an dernier. Elle avait été battue dans le match décisif contre la Nouvelle-Zélande, un duel entre deux pays aux traditions très rugbystiques... Traditions d'ailleurs importées sur la glace puisque les hockeyeurs néo-zélandais pratiquent le haka avant le match - savoir le danser sur patins fait partie intégrante de l'entraînement.

Il y a d'ailleurs des joueurs qui ont des gabarits de rugbymen dans cette équipe sud-africaine. Il s'agit des frères Bock, deux gardiens qui pèsent 110 kilos et mesurent près de deux mètres. Quand un des deux frangins de Johannesburg (Gary, 20 ans, et Ashley, 17 ans) se positionne dans la cage, cela ne laisse pas beaucoup de place pour tirer, mais les attaquants adverses en trouvent quand même...

Si son équipe nationale de rugby a été assez coutumière de gestes dangereux et de pourrissement de match ces dernières années, l'Afrique du sud se taille également une réputation de brutalité dans le hockey sur glace. Bien qu'elle soit dirigée par un entraîneur hongrois, Kristof Kovago (28 ans, ancien joueur de Dunaferr brièvement international), son style est excessivement rugueux. En la croisant, le Mexique et l'Irlande, qui pratiquent pourtant un hockey physique d'influence nord-américaine, ont eu respectivement deux et trois blessés. Le contraste était encore plus saisissant face au Luxembourg, qui joue un hockey européen tout en passes. Il n'a rien pu faire dans le match décisif face aux charges sud-africaines et a même perdu trois joueurs, Benny Welter, victime d'une commotion cérébrale, Christophe Thiry (joueur de l'Alpe d'Huez en D3 française), qui a été exclu pour avoir répliqué, excédé, et enfin le benjamin de l'équipe Jeff Meyer a vu son match s'arrêter sur une charge contre la bande. À ce niveau, un ou deux joueurs en moins peuvent changer le cours d'un match (ceci dit, des pénalités à répétition aussi, et l'Afrique du sud aurait gagné plus facilement contre l'Irlande si elle n'avait pas accumulé les infériorités), et c'est pourquoi les méthodes sud-africaines ont déplu, notamment au Luxembourg, qui aimerait alerter l'IIHF sur le sujet mais ne veut pas passer pour mauvais perdant.

Cette promotion obtenue par l'Afrique du sud paraît tout de même logique dans la mesure où elle est le pays qui a le plus de vécu dans les compétitions internationales (elle a commencé à y participer en 1961, trente ans avant le Luxembourg, et a organisé un championnat national dans les années trente, quarante ans avant le Luxembourg, même si celui a été affilié à l'IIHF dès 1912). Après tout, ses cinq patinoires suffisent à faire envie aux nations qu'elle a laissées derrière elle. Elle n'avait peut-être pas des talents individuels de la même qualité que ses concurrents, mais elle était plus homogène. Andrew Boushy, le vétéran habitant au Canada, encadre en effet une équipe assez jeune avec des joueurs aux niveaux plus proches les uns des autres, ce qui peut s'avérer plus pratique pour progresser.

 

Le Luxembourg a un potentiel de développement plus limité que ses confrères du fait de sa taille, et le niveau qu'il a atteint est déjà remarquable de ce point de vue, sachant qu'il n'y a jamais eu plus de quatre clubs en même temps dans le pays. Il est une des rares nations dans ces profondeurs du hockey international qui organise de vrais matches amicaux internationaux, comme cet automne contre l'Irlande ou il y a deux ans contre le Liechtenstein, qui faisait là ses premiers pas. Et pour progresser, il regarde bien sûr au-delà de ses frontières, qui ne sont jamais bien loin dans un si petit pays.

Les villes les plus proches, en France comme en Allemagne, peuvent servir à la fois de sparring-partners aux équipes luxembourgeoises et de porte vers d'autres championnats pour les joueurs locaux. Thierry Holtzem joue ainsi en division 3 française, le plus faible niveau de compétition dans l'hexagone, avec la réserve d'Épinal, qui a d'ailleurs disputé deux rencontres amicales face au Luxembourg en février (un nul 6-6 et une victoire vosgienne 5-3). Benny Welter évolue quant à lui à Troisdorf, un club qui a été promu cette saison en Regionalliga NRW, soit la quatrième division allemande. C'est un niveau de jeu sérieux, et la sélection nationale luxembourgeoise a pu s'en rendre compte en s'inclinant 1-13 contre cette équipe en match de préparation. Mais l'expatrié qui a atteint le calibre de compétition le plus haut, c'est son frère Michel Welter, qui est le gardien titulaire au Lluja Huittinen en 1. division, le troisième niveau finlandais.

Les hommes du capitaine Ronny Scheier arrivaient avec l'objectif de remonter en division II, un niveau qu'ils avaient connu l'an dernier et où ils avaient réussi un véritable exploit en arrachant un match nul - malheureusement insuffisant pour se maintenir - aux Israéliens qui n'en menaient pas large et étaient passés près de la gifle méritée (2-2). Le but égalisateur avait été inscrit par Robert Beran, dont le frère cadet Michal joue en Extraliga slovaque. Ce talentueux vétéran, qui gagnerait à être un peu plus combatif, est considéré comme le pilier offensif de l'équipe nationale. Autant dire que le tournoi a bien mal commencé pour les Luxembourgeois quand ils ont vu Robert Beran quitter la glace dès le premier match contre le Mexique, touché aux ligaments à la suite d'une mise en échec adverse. Sans lui, ses coéquipiers n'ont pas réussi à inscrire le moindre but à l'équipe locale. Mais il est en fait revenu dès le match suivant contre l'Irlande, où il a été élu meilleur joueur de la partie. Face à l'Arménie, la première ligne Beran-Houdremont-Welter est restée sur le banc pendant toute la première période, avant d'inscrire dix-huit buts à elle seule au cours des deux derniers tiers. Cela a permis au Luxembourg de passer devant l'Afrique du sud à la différence de buts (dont il connaissait l'importance pour avoir cédé sur ce point face à Israël l'an passé), et un match nul suffisait alors à obtenir la montée. Des espoirs qui explosèrent face au jeu physique sud-africain...

Un petit pays comme le Luxembourg n'accèdera jamais aux championnats du monde élite, et il y aura pourtant un représentant cette année. Le nouvel entraîneur national canadien Marc Habscheid a en effet des origines luxembourgeoises, et il est venu rendre une visite amicale au pays de ses parents en décembre. Il a dirigé une séance d'entraînement de la sélection nationale, ravie de voir un homme aussi célèbre lui accorder son attention.

 

L'Irlande a la particularité d'avoir une équipe nationale sans avoir sur son territoire la moindre patinoire pour jouer au hockey. Tout du moins sur le territoire de la République d'Irlande... car il existe une patinoire sur l'île, à Dundonald, dans l'est de Belfast. Il s'agit de la glace d'entraînement de l'équipe pro des Belfast Giants (l'Odyssey Arena ne peut pas être considérée comme une patinoire, elle n'est utilisée que pour les matches de la ligue élite britannique). En matière sportive, la situation du pays est en effet toujours un peu particulière car politiquement sensible. Les joueurs de la partie nord de l'île ont ainsi le choix entre représenter le Royaume-Uni ou l'Irlande. Le premier cas ne peut concerner que des joueurs capables d'envisager une carrière professionnelle, comme c'est le cas de Mark Morrison, qui joue chez les Giants. Ses deux frères David et William, en revanche, sont membres de la sélection nationale irlandaise. Celle-ci est entièrement composée de purs amateurs, dont un seul, Gareth Martin, a déjà joué à un niveau significatif (avec les Giants). Deux joueurs ont l'avantage d'avoir tâté du hockey en Amérique du nord, Gareth McNeill, un grand défenseur dublinois qui joue en université, et Larry Jurovich, né là-bas de parents irlandais et devenu aujourd'hui entraîneur de tennis à Dublin. Tous ces joueurs, qui viennent pour moitié du nord (Belfast) et pour moitié du sud (Dublin), payent de leur poche leur passion, afin de pouvoir s'entraîner, souvent sans disputer le moindre match compétitif. La mini-tournée en Angleterre, avec deux matches perdus à Peterborough (1-20) et à Streatham (2-5) face à des clubs de troisième et quatrième division britannique, a donc été utile avant de partir.

Au vu de leurs conditions quotidiennes et de leur dévouement de pionniers, les internationaux irlandais ont modérément apprécié de prendre connaissance la veille de leur départ d'un article paru dans la presse canadienne, dans lequel Brendan Shanahan, joueur de NHL dont les parents sont nés en Irlande, se déclarait prêt à rassembler d'autres hockeyeurs dans le même cas que lui une fois sa carrière professionnelle terminée. Il prenait pour exemple l'Italie et la Grande-Bretagne (qui sont comme chacun sait des modèles en matière de développement du hockey...) dont les équipes étaient bardées de Canadiens lorsqu'il les avait affrontées aux championnats du monde. Un international irlandais explique comment son équipe a vu la chose : "Nous avons trouvé ça un peu condescendant, si ce ne sont pas juste des paroles en l'air. Le hockey en Irlande est encore dans les mains de la première génération de joueurs, les businessmen ne s'en sont pas encore mêlés. Brendan Shanahan pourrait marcher dans la rue - et même devant 90 % des hockeyeurs ici - sans être reconnu, alors quel impact pourrait-il avoir ? Nous avons besoin d'une patinoire, pas d'une superstar." De plus, il est clair que Shanahan n'a pas la moindre notion des règles du hockey international, où les joueurs ayant la double nationalité doivent avoir joué deux ans dans le championnat correspondant (et même quatre ans pour ceux qui comme Shanahan ont déjà porté les couleurs d'une autre nation) avant de pouvoir revêtir le maillot d'une équipe nationale. Or ça ne risque pas d'arriver tant qu'il n'y a pas le moindre championnat en Irlande... Ceci dit, le crédit accordé à l'article en question doit être assez limité, il s'agit uniquement d'une idée discutée autour d'une bière (dixit Shanahan) et exprimée publiquement dans une interview accordée le jour de la St. Patrick...

Voir des Canadiens débarquer et constituer une pseudo-sélection serait insultant pour les sacrifices que font les joueurs irlandais actuels. Le plus motivé est certainement Kevin Kelly, qui a abandonné sa carrière dans l'informatique pour se rendre à Toronto et louer ses services comme gardien au tout venant, accumulant ainsi jusqu'à vingt-cinq heures de glace par semaine et quelques dollars en poche. Malheureusement, il a été atteint par un virus avant les deux matches de préparation, et il n'a pleinement retrouvé son niveau que lors des deux dernières rencontres du championnat du monde. Cette opportunité manquée de se faire remarquer n'a en rien altéré ses ambitions de parcourir le monde afin de progresser. À peine revenu du Mexique, le gardien irlandais refait ses valises pour les pays baltes, et a déjà évoqué la possibilité d'un départ en France. Cette connexion avec l'hexagone ne doit pas surprendre, puisque l'équipe d'Irlande a reçu l'apport de James Tibbets, qui est depuis deux décennies dans le staff des équipes de France juniors, et qui a offert ses services le mois dernier pour assister dans sa tâche Jim Graves, un ex-entraîneur des Belfast Giants. L'Américain n'a pas tardé à laisser s'exprimer ses origines irlandaises et il a vite été adopté. Les défenseurs ont notamment beaucoup appris à ses côtés sur ce qui était requis de leur part pour franchir un palier.

 

L'Arménie est la plus jeune des nations dans le concert international. Elle devait faire son entrée il y a deux ans, mais elle n'avait pas pu se rendre en Nouvelle-Zélande en raison de problèmes de visas. Elle a donc commencé l'an passé, en même temps que l'Irlande, sauf que cette dernière avait déjà aligné une fois des juniors en 2001. Un monde sépare les Arméniens des autres pays, et si les débutants avaient bénéficié de la mansuétude des équipes en face l'année dernière en Islande, cela n'a pas été le cas cette fois-ci. Ses trois premiers adversaires devaient soigner leur différence de buts. Quant au dernier, le Mexique, il devait faire le spectacle à domicile et permettre à Adrian Cervantes (13 buts et 9 assists ce soir-là !) de remporter le titre de meilleur marqueur du tournoi, juste devant Beran. En lisant des chiffres pareils, vous pouvez entr'apercevoir le calvaire qu'a vécu Armen Lalayan, le gardien qui a joué en intégralité les quatre rencontres, et qui a donc fait face à 315 tirs et encaissé 142 buts. La différence de niveau est telle que les palets se sont parfois succédé à une cadence infernale dans ses filets, avec par exemple quatre buts encaissés en moins d'une minute contre le Luxembourg, à égalité numérique bien sûr.

Les cinq cents licenciés que compte ce pays sont trompeurs, car seul le quart sont des juniors. Sur les trois lignes présentées par les Arméniens, on compte sept joueurs de plus de trente ans. Il s'agit de restes de l'époque soviétique. Derrière, il n'y a quasiment pas de joueurs de la génération intermédiaire, car tout ce système de formation a disparu lors de l'effondrement de l'URSS. Aujourd'hui, le hockey tente de repartir au moyen d'un championnat national à quatre équipes, avec deux patinoires couvertes et trois en plein air, et avec de nouveaux joueurs qui sont des quasi-débutants. Comme certains des internationaux n'ont commencé ce sport que depuis trois ans et ne disposent d'une glace pour s'entraîner que deux mois dans l'année, les progrès ne sont évidemment pas foudroyants.

Dans cette poignée de jeunes, il y a un joueur de 17 ans, Hovnan Markosyan, qui présente un petit potentiel. Mais, malgré sa frêle corpulence, il a commis des gestes d'énervement qui lui ont valu de se faire exclure deux fois en quatre rencontres et d'être le joueur le plus pénalisé du tournoi. Dans les fins de match, regarder le tableau d'affichage était difficile à supporter pour les joueurs arméniens, qui ont commis des fautes de frustration. On peut quand même saluer leur courage d'avoir fait ce long voyage (une heure d'escale à Moscou et plusieurs heures d'attente à Cuba) jusqu'à Mexico pour montrer que le hockey arménien existe, même si c'est par ses humiliantes défaites qu'il a fait parler de lui.

Marc Branchu (photos de la Comisión Nacional del Deporte Mexicano)

 

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