Journal d'un fou... de hockey (8)

Le JDF se décentralise en Ukraine

 

Non ! Je n'irai pas !

Debout devant l'affiche placardée sur le Kretchchatik, l'artère principale de Kiev, ma détermination est totale ! Pourtant, ce match doit être intéressant : il va opposer le lendemain au Palais des Sports une sélection d'anciens "joueurs étoiles" ukrainiens et russes.

Mais tout est suspect dans cette rencontre. La date tout d'abord, la veille du premier tour de l'élection présidentielle, "on" organise, comme par hasard un match pour célébrer "l'amitié indéfectible entre les deux peuples slaves frères"... L'affiche va d'ailleurs dans ce sens : Un ancien en rouge sert dans ses bras (étouffe ?) un ancien en jaune et bleu sur fond de clocher du Kremlin et de la statue de l'Ukraine (qui s'élève au centre de Kiev) et de drapeaux russes et ukrainiens mêlés. L'affiche est écrite en russe, alors que plus rien n'est écrit en russe dans Kiev. La loi interdit qu'une affiche publicitaire ou autre soit écrite dans une langue étrangère, l'ukrainien étant la seule langue officielle du pays. En s'approchant, je m'aperçois qu'elle a été imprimée à Moscou.

Je n'irai pas parce que cela fait partie de cette incroyable débauche de moyens mis en place par le pouvoir et le Kremlin pour tenter de sauver la peau du candidat du pouvoir, le premier ministre Viktor Ianoukovitch. Et que Poutine invite à son anniversaire en octobre le président Léonid Kouchma et le premier ministre candidat Viktor Ianoukovitch chez lui à Moscou. Le même Poutine qui vient à Kiev quatre jours avant le vote avec interview en direct sur toutes les chaînes de télé ukrainiennes, avec présence à la tribune entre Kouchma et Ianoukovitch pour les commémorations du soixantième anniversaire de la libération de Kiev par l'armée rouge, à trois jours du scrutin, alors que d'habitude ces cérémonies ont lieu... en novembre, etc, etc.

Le pire, c'est que ce n'est même pas par choix politique, idéologique ou je ne sais quoi d'autre que le clan du pouvoir ukrainien a choisi de se jeter dans les bras du Kremlin, c'est uniquement par peur et par impossibilité de trouver une autre solution. L'opposition est tellement puissante et pro-occidentale que le pouvoir en perdition n'a plus que les fraudes, les pressions et l'aide russe pour tenter de s'en sortir. On a vu avec les résultats du premier tour que même tout cela ne suffit pas à le faire gagner...

Donc, je n'y suis pas allé, même si c'est du hockey... En revanche, je serais bien allé le lendemain samedi dans ce même palais des sports pour un match du championnat du Bélarus entre le Sokil de Kiev et le Iounost de Minsk. Mais le devoir m'appelle, un direct malvenu à l'heure du coup d'envoi.

Kiev dans le championnat du Bélarus ? Le fou serait-il en train de perdre la tête ? Eh bien non, mes pauvres amis, la géographie n'est pas devenue folle, c'est juste le hockey ukrainien qui se cherche un avenir... et qui n'est peut-être pas prêt d'en trouver un. Pourtant tout n'a pas toujours été si noir.

Retour en arrière. 2002, le championnat ukrainien est enfin sur les rails après pratiquement dix ans d'errance. Il compte douze équipes en deux groupes de niveau. Dans la division A, se trouve quatre clubs de Kiev (Kiyïv) : le Sokil (évidement), le Berkout (c'est le nom des troupes spéciales du ministère de l'intérieur), le HK Kiev et l'ATEK et un club de province, le Donbass Donetsk, le club d'origine d'Oleg Tverdovski. Et oui, car Nikolaï Jerdev n'est pas un cas isolé. Le grand défenseur de l'équipe nationale russe est né en Ukraine, à Donetsk, la grande ville industrielle de l'est du pays, dont sont d'ailleurs originaire Viktor Ianoukovitch et son soutien local, Sergueï (Serhyï) Bubka. Oleg (Oleh) Tverdovski a donc débuté au Donbass Donetsk avant, au vu de son talent, d'immigrer à Moscou... aux Krylia Sovietov. Le hockey russe a toujours pratiqué "l'impérialisme"...

Dans la division B se trouvaient sept équipes ratissant l'ensemble du territoire ukrainien : le sud avec Odessa et le HK Dnipro Kherson, l'ouest ukrainophone avec les Gladiators de Lviv, la capitale avec le Politeknik de Kiev et l'est russophone avec le Severdonetsk (près de Louhansk) et deux équipes de Kharkiv, la grande ville de l'est : le Droujba 78 et le Vityaz.

Bref, il y avait la base d'un vrai développement géographique du hockey en Ukraine, surtout avec les bons résultats mondiaux de l'équipe nationale, un club phare de bon niveau (le Sokil) et des joueurs talentueux à l'étranger.

Mais tout s'est cassé la figure aussi rapidement que cela avait été mis en place. À la fin de la saison, le Berkout Kiev, le Vityaz Kharkiv et le Donbass Donetsk mettent la clé sous la porte, entraînant dans leur chute tout le championnat ukrainien.

Depuis deux saisons, il n'y a plus de championnat d'Ukraine de hockey sur glace, alors que même des petits pays issus de l'URSS, avec un passé "hockeyistique" moins important ont réussi à maintenir un championnat, comme l'Estonie ou... l'Arménie !

Aujourd'hui, il ne reste que sept clubs "séniors" en Ukraine, et un seul avec une équipe digne de ce nom.

À Kiev, l'ATEK (qui existe depuis 1995, troisième en 2003) le HK Kiev (fondé en 2000, club école du Sokil, évolue avec les maillots de l'équipe nationale) et le Politeknik (les Rouges et Verts avaient terminé cinquièmes en 2003) maintiennent la flamme, surtout chez les jeunes. Et en province, on patine à Lviv (Gladiators, crées en 2001, derniers en 2003), Kherson (Dnipro, fondé en 2000) et à Kharkiv (Droujba 78, crée non pas en 1978, mais en 1982 !). En 2003, ces survivants avaient maintenu un championnat national, remporté par le Sokil qui n'arrivait qu'en fin de course pour affronter l'ultime challenger, l'an passé ils ont jeté l'éponge, et cette saison, rien ne pointe à l'horizon.

En ce qui concerne les autres équipes, elles se consacrent uniquement au mineur : une équipe à Soumi, les Hawks ("faucons" en anglais, décidément le hockey ukrainien aime ces volatiles...), un club créé en 2001 (au nord-est du pays, la terre natale de Viktor Iouchenko, le candidat de l'opposition démocratique à la présidentielle...), deux clubs à Dniepropetrovsk (dans l'est, la ville du président actuel Léonid Kouchma), le Météor fondé en 2000 et les Volki (les "loups") qui ont poussé leurs premiers hurlements la même année, et enfin le HK Smila, près de Cherkassy en Ukraine centrale, qui date de 2002.

Car le hockey ukrainien reste embryonnaire. En fait, il n'y a plus qu'un seul vrai club, et c'est toujours le même : le Sokil ("les faucons" de Kiyïv, qui du temps de l'URSS où la langue russe était la seule employée s'appelait le Sokol de Kiev). Le Sokil (créé comme les BDL en 1963 !), c'est vingt-neuf ans en championnat d'URSS dont dix-neuf en élite (et une troisième place en 1985), c'est un grand nom du hockey soviétique et des joueurs importants comme Sergueï Gorbouchine, aujourd'hui à Belfort après être passé par Reims ou Morzine.

Après le retour de l'indépendance, le Sokil est resté le grand club du pays avec six titres de champion et quatre deuxièmes places. Le Sokil a maintenu à bout de bras le hockey ukrainien... avant aujourd'hui d'en être devenu l'ultime représentant.

Pendant des années, en parallèle du championnat ukrainien, le Sokil a disputé la Ligue de Hockey d'Europe de l'Est avec les meilleurs clubs bélarussiens, lettons, et le seul club lituanien, Elektrainai. Le Sokil a même remporté deux fois cette ligue internationale en 1998 et 1999.

Mais l'an passé, comme on vous l'a déjà expliqué ici même (faut suivre...) le potentat du Bélarus, Alexandre Loukachenko, a décidé que ses clubs, étant les plus forts du monde du Bélarus, n'avaient plus à se compromettre dans un championnat international, et que désormais, ils ne participeraient plus à cette ligue des pays de l'est de l'Europe. Pour le Sokil, mais également Riga et Liepaja en Lettonie et Elektrainai en Lituanie, c'était une catastrophe. Après des essais infructueux de créer une nouvelle ligue avec des Polonais et même des Scandinaves, Kiev et Riga ont dû demander, gentiment, de rentrer dans le championnat du Bélarus. Magnanime, le tyran a dit oui, se frisant les moustaches de plaisir. Pensez donc, ces donneurs de leçons démocratiques sur son régime obligé de se courber devant sa splendeur pour avoir le droit de joueur au hockey...

Et voilà donc Kiev dans le championnat du Bélarus. Ces difficultés des clubs des pays "périphériques" de la Russie ont bien été compris par le Kremlin qui tente donc (on vous en a également déjà parlé) de recréer un championnat inter-républiques comme du temps de l'URSS.

Franchement, ce serait suicidaire pour le hockey de ces pays. À court terme, les clubs seraient contents, ils pourraient évoluer de nouveau à haut niveau. Seulement les conséquences politiques seraient tellement grandes que cela condamnerait le hockey en Ukraine, dans les pays baltes et au Kazakhstan.

Vous n'avez pas idée du sentiment anti-russe dans une grande partie des opinions publiques des pays baltes et de l'Ukraine. Rentrer dans un championnat russe serait définitivement classer le hockey dans l'opinion des gens comme étant un sport de Russes, un sport des communautés russophones, un sport dont les Baltes et les Ukrainiens doivent se méfier. Dans le meilleur des cas, il faudrait que ce championnat ne soit surtout pas organisé par la Fédération russe, et que les championnats nationaux se poursuivent parallèlement. Sinon, ce serait un suicide et les jeunes Ukrainiens continueraient à rêver d'être un nouveau Andryï Chevtchenko ou à jouer au basket (j'ai vu un nombre impressionnant de playgrounds de basket dans les cours d'immeubles de Kiev).

En attendant, le Sokil sert donc toujours de base de lancement et d'atterrissage pour les hockeyeurs ukrainiens en partance ou de retour de l'étranger. À l'intersaison, le club kiévien a du faire face à douze départs, dont quatre au Bélarus. Deux autres joueurs sont partis à l'étranger, Anton Boutochnov à Valpellice en Italie et Skorokhov en UHL aux Etats-Unis. Pour compenser, onze joueurs sont venus chez les Bleus dont deux de retour de Superliga : Roman Salnikov, formé à Kharkiv puis au Sokol (Nijnekamsk, Voronej, Podolsk, Krylia Sovietov puis l'an passé Khabarovsk) et Vitali Litvinenko, également natif de Kharkiv avant de partir au Sokil (neuf saisons à Nijni-Novgorod), trois sont rentrés d'Europe occidentale : Serhyï Kharchenko (Leopards de Fussen en Oberliga allemande) et Oleh Polkovnikov, kiévien parti loin de chez lui (ex-Lokomotiv Iaroslav, Spartak Moscou, Dynamo Moscou, CSKA Moscou, puis deux ans en D2 à Kapfenberg en Autriche) et Youri Navarenko (de retour de trois saisons à Jaca en Espagne, la terre de prédilection de nombreux hockeyeurs ukrainiens...)

Le Sokil a une bonne équipe cette saison. Les Kiéviens se sont facilement qualifiés pour le troisième tour de la Coupe Continentale en remportant trois victoires sur la glace d'Oswiecim en Pologne. 4-2 contre les locaux de l'Unia, 9-0 contre leurs homologues en solitude dans leur pays, l'Energija Elektrenai et surtout 2-1 face aux Danois d'Esbjerg, le championnat qui monte en Europe occidentale. Le Sokil retrouvera donc au tour suivant en Norvège, les locaux de Storhamar, les Italiens de Milan et les Kazakhstanais du Torpedo-Kazzinc d'Öskemen (Oust-Kamenogorsk en russe).

Il y a actuellement vingt-cinq joueurs ukrainiens au Bélarus et trois en Superliga russe : Vadim Chakhraïtchouk au Dynamo, Serhyï Klimentiev, et Dimitri Tolkounov au Sibir Novossibirsk. Mais ce dernier est annoncé comme retournant à l'Amour Khabarovsk qui est descendu en D1, où il se balade en tête de sa poule. Il pourrait bien y avoir cependant un autre Ukrainien au Sibir puisque Serhyï Varlamov est annoncé à Novossibirsk.

Au milieu de ce marasme, l'équipe nationale à bien du mérite à surnager dans l'élite mondiale, à la douzième place. Le début de saison internationale a d'ailleurs été difficile avec deux défaites contre les "voisins" : défaite 7-0 contre la Lettonie le 3 septembre et défaite 5-1 face au Bélarus le lendemain. Lors du prochain Mondial autrichien, les jaunes et bleus auront de la peine à Innsbruck contre la Suède, la Finlande et le Danemark. Et il faudra une nouvelle fois que les "légionnaires" se motivent pour le drapeau national, lors du dernier mondial, ils étaient dix-huit à évoluer à l'étranger sur vingt-trois joueurs sélectionnés.

L'Ukraine n'est pas encore morte, alors son hockey non plus ! D'ailleurs, j'y retourne pour le second tour de la présidentielle !

Au fait, le journal d'un fou de hockey n'a jamais autant bien mérité son nom. Un nom en forme de clin d'il au Journal d'un fou de Nicolas Gogol, le plus célèbre romancier ukrainien... Mykola Hohol dans sa langue natale.

Bruno Cadène

 

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