Journal d'un fou... de hockey (7)

Dans les coulisses du CSKA

 

Cette chronique pourrait s'intituler "l'ombre de Viktor, l'ombre de son chien..."

Cela fait un an que le fou est en Russie. P..., un an ! Eh oui, ma pôv' dame, le temps file à une vitesse. Et durant toute la saison précédente, j'ai - vainement - tenté d'obtenir une interview de Viktor Tikhonov. Le mythe s'y est toujours refusé. Il n'a jamais répondu directement, mais l'attaché de presse du CSKA me faisait savoir que cela n'était pas possible. Bon. J'ai fini par en prendre mon parti, comme on disait du temps de l'URSS.

Et puis, lorsque j'ai appris que le Colonel (son grade dans l'armée rouge, puisque le CSKA était le club de l'armée soviétique, il est d'ailleurs toujours lié à l'armée russe) était remplacé à la tête du club moscovite par son ancien joueur Vyacheslav Bykov, je me suis dit que j'aurai peut-être plus de chance avec son remplaçant. Je l'avais déjà interviewé en 1992 à Albertville, et dans mes souvenirs, c'était quelqu'un d'abordable et parfaitement francophone, puisqu'il évoluait à l'époque à Fribourg-Gottéron.

Effectivement, quel changement. Quelques jours après la demande, le rendez-vous est pris au siège du CSKA, à treize heures, après l'entraînement. Du CSKA, je n'en connaissais que la patinoire, pas les coulisses. Visite, suivez le guide.

Tout d'abord, survivance de l'Union Soviétique, la patinoire, ou plus exactement le palais des sports de glace du CSKA, est implantée au cur d'un immense complexe multisports où toutes les sections du Club Sportif Central de l'Armée ont leurs bureaux et leurs équipements. La patinoire est donc entourée de cours de tennis, de gymnases etc. C'est la même chose au Dynamo, pratiquement de l'autre côté de la rue, enfin de la deux fois six voies, l'avenue de Leningrad, au nord de Moscou, en direction de l'aéroport international Moscou-Cheremetievo, et qui file, au-delà, vers Saint-Pétersbourg (la ville de Pierre le Grand et de Vladimir Premier a repris son ancien nom, mais l'avenue moscovite qui permet d'y aller est toujours "Leningradski..."). Ces complexes sportifs existent ailleurs dans l'ancien monde communiste, comme par exemple à Berlin-ex-Est, avec la patinoire des Eisbären implanté au cur du système sportif du Dynamo Berlin.

À l'entrée de la patinoire du CSKA se trouve une statue à la mémoire de Vsevolod Bobrov, l'un des plus grands joueurs soviétiques, l'un des premiers à éblouir le monde dans les années cinquante. Mais pour rejoindre les locaux administratifs du club, il faut contourner le bâtiment par la gauche (comme cela, la prochaine fois que vous irez au CSKA, vous n'aurez pas à chercher votre chemin, merci le fou. Tapez www.moscoùallerlefouvousrenseigne.com).

À l'entrée, comme partout en Russie, deux sbires de la sécurité, à l'air las, vous demandent ce que vous venez bien faire ici. "Une interview ? Attendez ici, je préviens l'attaché de presse."

L'avantage de cette attente, outre que les canapés sont confortables, qu'il y a la télévision et des journaux à disposition, c'est que les murs du hall d'entrée sont tapissés de photos de légende du hockey soviétique. Des photos dont certaines remontent à la création du hockey russe, à l'époque où les joueurs au maillot CCCP évoluaient avec des casques comme des tankistes ! Tous les grands moments sont là. On peut donc, avec un profond respect, admirer des moments figés et jaunis de grands matchs URSS-Canada ou des instants de bonheur, avec des joueurs ravis, médailles d'or au cou, car je ne vous apprends rien en vous disant que les joueurs soviétiques ont gagné "quelques" médailles d'or. Ce n'est pas un musée, il y a juste une quinzaine de photos, toutes en noir et blanc, c'est sobre, bien présenté, et "ça en jette". Le visiteur comprend immédiatement qu'il n'est pas dans un lieu anodin et que le CSKA ce n'est rien d'autre que le temple du hockey russe. Du moins, d'une certaine époque du hockey russe.

D'ailleurs, à ce moment de mes réflexions, une porte s'ouvre dans l'entrebâillement de la porte située en face de moi. Ah ! Mais oui ! C'est lui ! Viktor Tikhonov ! Il doit encore avoir son bureau, on ne va quand même pas éjecter le mythe ! Pour un peu, je lui courrai bien après pour lui la demander cette interview. Mais ma bonne éducation... et les deux sbires de la sécurité me font rester assis sur mon canapé. Bon, en plus, je ne l'ai aperçu qu'une seconde, le temps qu'il ne s'engouffre dans l'un des nombreux couloirs de tout bâtiment officiel russe qui se respecte. L'ombre de Viktor plane sur le CSKA. Tantantan...

L'attaché de presse me signale que Vyacheslav Bykov en termine avec la télévision et qu'il arrive. En attendant, les joueurs du CSKA sortent de l'entraînement pour rejoindre certainement la salle de musculation. Tiens, mais c'est Nikolaï Pronine, le capitaine du CSKA, l'un des mes préférés. Arg, mais il est hyper baraqué (1m75 pour 90 kilos) ! Du genre pas très grand mais alors d'une largeur d'épaules... Je comprends mieux pourquoi il déménage autant dans les balustrades. Je comprends également mieux pourquoi les joueurs français souffrent toujours physiquement lors des matches au plus haut niveau international. Il ne suffit pas d'être bon techniquement, il faut également passer des heures à soulever de la fonte, chose que les hockeyeurs français ne semblent pas vraiment apprécier.

Comme je ne connais pas les visages des joueurs du CSKA, je ne peux pas vous dire si une star de la NHL est passée près de moi ! J'ai juste reconnu Sergueï Moziakine, le buteur maison. Vyacheslav Bykov arrive alors. En survêtement du club, il s'adresse à moi directement en français. Pour l'interview, il fait libérer une salle. J'avais déjà remarqué au Metallurg Magnitogorsk en 1999, lors de ma visite pour le match d'EHL contre Grenoble, que les patinoires russes étaient en fait d'immenses bâtiments multifonctions avec une partie très importante consacrée aux services administratifs. Pas question, comme en France, de voir tous les bénévoles du club entassés dans une salle unique servant aux réunions, à l'accueil du public et au stockage des maillots. Ici, certes il n'y a pas de bénévoles et tout est professionnel, mais cela est possible grâce à des bâtiments adaptés. Le CSKA est géré comme une entreprise, et une entreprise, ça possède des locaux adéquats. La preuve, Viktor Tikhonov a visiblement encore son bureau...

Vyacheslav Bykov est un personnage attachant, parlant d'une voix douce et calme. Il a une conception originale de son métier d'entraîneur. Pour lui, l'aspect humain et relationnel est primordial. Pas question de faire marcher un groupe au knout. C'est le dialogue et la psychologie qui permettent d'obtenir le meilleur d'un joueur. Quel changement en Russie ! Un pays où, par tradition, les entraîneurs sont les seuls maîtres à bord après le secrétaire général du parti. En Russie, un entraîneur aboie et le joueur patine. Surtout au CSKA, club militaire, profondément marqué par l'empreinte autoritaire de qui vous savez. Bien sûr, le point commun avec l'ancien temps, c'est la farouche obstination de Bykov pour réussir et la nécessité absolue de travailler qu'il impose à ses joueurs.

Franchement, je souhaite à Slava (diminutif de Vyacheslav) Bykov de réussir. Et surtout qu'on lui laisse le temps pour cela, car en Russie, la valse des entraîneurs suit un tempo très rapide... Pour l'instant, le club est dixième et il faut impérativement se qualifier pour les quarts de finale. Depuis le retour du club au plus haut niveau (après la scission entre deux CSKA...), jamais le club n'a réussi à se hisser en quart. Or, avec les moyens financiers et le prestige du club, il faut que cela cesse, surtout que le CSKA foot et le CSKA basket sont champions de Russie et brillent au niveau européen.

Le reste, vous le trouverez dans l'interview, en particulier, histoire de donner des remords aux présidents de clubs français, le regret de Bykov de ne jamais être venu jouer en France... Je croyais que cette chronique allait se terminer ainsi, par une poignée de main avec Bykov me disant "revenez me voir comme cela je continuerai à parler français".

Et puis ce matin, vers 8h30, en rentrant d'un reportage (eh oui, quel dur métier, déjà sur la brèche si tôt...) clin d'il du destin ! J'aperçois, sur la place Tichynskaïa, un chien avec au bout de la laisse un homme en survêtement. Mais oui, c'est lui ! Viktor Tikhonov en train de sortir "Médorov".

Un voisin m'avait dit l'année dernière que le mythe habitait un immeuble voisin du mien, et que lors de sa disgrâce post-soviétique, il le voyait souvent faire sa promenade à son chienchien. Il se confirme donc que, quand l'un des entraîneurs les plus célèbres du hockey mondial a du temps de libre, il se promène dans le quartier !

Ah oui, deux choses, la première, je vais cafter, mais il a traversé la rue en dehors des passages piétons. Je sais qu'à cette heure, il n'y avait pas grand monde à part ma Renault, mais bon, quand on est colonel, on respecte les règlements !

La seconde, son chien est une sorte de fox-terrier marron à moustache. La prochaine fois, je lui demande un autographe. Viktor Tikhonov, c'est quand même Viktor Tikhonov. Respect.

Bruno Cadène

 

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