Bilan des championnats du monde 2004

 

Résultats de la compétition

 

Les Européens ont-ils perdu la mémoire ? Ont-ils oublié comment jouaient les Nord-Américains ? C'est la question provocante qu'a posée Ivan Hlinka - nommé quelques jours plus tard nouveau sélectionneur tchèque - à la suite des défaites de la République Tchèque et de la Finlande en quart de finale contre les États-Unis et le Canada, alors qu'elles menaient toutes deux par deux buts d'écart. Cette capacité des Nord-Américains à se battre jusqu'à la dernière seconde a en effet toujours été la constante des grands duels entre les deux continents, depuis la série du siècle. Soit les Européens parviennent à imposer leur supériorité technique de manière décisive et indiscutable, comme l'URSS en finale de la Coupe Canada 1981 (8-1 face aux meilleurs joueurs canadiens de NHL) ou comme les Tchèques en match de poule face au Canada (6-2), soit ils risquent une déconvenue dans un match serré face à un adversaire qui n'abdique jamais. C'est ce qu'ont vécu ces mêmes Tchèques en quart de finale face aux Américains, et c'est pour ça qu'ils n'ont obtenu aucune médaille à domicile, ce qui n'était jamais arrivé à la Tchécoslovaquie lorsqu'elle organisait la compétition.

Comme l'a dit l'attaquant américain Mike Grier, ce championnat du monde a marqué la victoire du jeu "vertical" nord-américain, peu attrayant mais efficace, sur le jeu "horizontal" européen, plus technique, spectaculaire et riche en combinaisons. Mais si c'est le cas, c'est peut-être aussi parce que les équipes européennes ont renié leur style (Slovaquie), parce qu'elles ont oublié leurs valeurs collectives (Russie), ou parce qu'elles n'ont pas un tempérament de vainqueurs (Suède, Finlande). Cela leur servira-t-il de vaccin pour les années à venir ?

Ce sera la seule façon pour ce championnat du monde de rentrer dans l'histoire, car il n'y restera pas au firmament sinon, malgré le record de joueurs de NHL participants, et malgré le record absolu du nombre de spectateurs dans le tournoi (552097). Un record qui était l'objectif annoncé des organisateurs, mais qui ne présente pas un grand intérêt en soi. D'une part parce que la formule actuelle n'existe que depuis 2000 et qu'avant il y avait moins de matches, donc que la comparaison des totaux est douteuse, et d'autre part parce que ces chiffres correspondent aux tickets vendus et non aux personnes effectivement présentes dans la patinoire. Les quatre mille spectateurs officiels pour France-Ukraine, par exemple, il fallait les chercher... La vente souvent systématique de tickets groupés pour la journée, qui a privé de nombreux supporters de la possibilité de voir leur équipe et les a obligés à recourir au marché noir, rend caduque toute considération sur ces affluences totales.

C'est un des nombreux griefs faits à l'organisation du Mondial depuis le jour où elle a changé de mains en décembre, passant de la fédération tchèque à la compagnie privée de loterie Sazka, ce qui a annulé toutes les pré-réservations antérieures et laissé sur le carreau des gens qui avaient déjà planifié leur voyage. Les autres concernent par exemple la conception de la Sazka Arena, puisqu'un tiers de la patinoire est caché à la vue des spectateurs depuis certaines places du fond, ce qui explique qu'il y ait eu si peu de matches à guichets fermés. La glace était également moins bonne qu'annoncé. Surtout, ce championnat du monde aura été le premier placé sous le signe de l'outrance sécuritaire. Si les palpations et les portiques de sécurité peuvent éventuellement se justifier par une hypothétique menace terroriste qui ne doit pas non plus régenter notre quotidien, il ne faut pas oublier que les supporters de hockey sont des gens pacifiques qu'il est dommage de traiter avec des excès dirigistes. Alors que les victoires précédentes avaient été saluées par le crépitement des flashes, indissociable des images de bonheur de fin de Mondial, le triomphe des Canadiens n'a cette fois-ci été salué que par les photographes officiels, les appareils photo faisant partie de la trop longue liste des interdits.

 

Premier : Canada. C'est la première fois depuis 1959 que les Canadiens réussissent à être champions du monde deux fois de suite. Cette performance s'inscrit dans une période assez euphorique pour le hockey canadien, qui a rétabli sa suprématie. Ce retour en force des équipes canadiennes ne peut as être dû uniquement aux "loonies" porte-bonheur, ces pièces d'un dollar canadien identiques à celle incrustée dans la glace de Salt Lake City pour les JO. Deux d'entre elles, les mêmes qui avaient servi à la Coupe Spengler et aux championnats du monde féminins, ont été placées dans les buts avant la finale avec le succès que l'on sait. Elles ont été récupérées par le staff pour réutilisation ultérieure, avis à ceux qui voudraient leur faire les poches... Mais on ne peut pas dire que le Canada a toujours eu de la veine si l'on se rappelle comment son championnat du monde a commencé.

À peine arrivé à Prague, Joël Quenneville était incommodé, et l'on s'est bien vite rendu compte que son extrême fatigue n'était pas due qu'au décalage horaire. Malade, il a dû rentrer au pays avant même le début du Mondial. Ayant perdu l'entraîneur prévu alors que la compétition n'avait pas encore commencé, le Canada a dû désigner un de ses adjoints, Mike Babcock, pour le remplacer au pied levé. Après son premier match, où il était dominé par l'Autriche avant d'arracher péniblement le nul, on ne donnait pas cher de la peau du tenant du titre. C'était sans compter sur ses ressources mentales, sur ses capacités à se transcender dans les moments importants. Le gardien Roberto Luongo, probable vainqueur du trophée Vézina de meilleur gardien de NHL, a laissé une impression mitigée, mais il a été crescendo comme le reste de l'équipe et repart finalement avec la médaille d'or. Inexistants la moitié du temps, mais bel et bien présents lorsqu'il le fallait, les Canadiens sont devenus champions du monde après avoir été menés au score en quart de finale, en demi-finale et en finale.

Longtemps, ils n'ont surnagé que par la grâce du duo Brière-Heatley, et tous les participants - le défenseur Derek Morris par exemple - ne peuvent pas se prévaloir de prestations étincelantes. Mais finalement, ils ont tenu leur rôle, à l'image de la ligne de Horcoff chargée de neutraliser les meilleurs trios adverses. C'est la volonté collective qui a fait la différence. Sur les conseils de Ryan Smyth lui-même, qui a été en retrait par rapport aux années précédentes mais qui est le ferment du groupe en tant que capitaine, le Canada se refuse à faire appel à des jokers pour la phase finale, et ne veut s'appuyer en cas de besoin que sur les réservistes issus du championnat suisse qui portent le maillot canadien en tournoi durant l'année (Alston l'an dernier, Heward et Shantz cette année) et qui partagent la vie du groupe. Cela ne l'a pas empêché de battre la Suède enrichie en vitamines Forsberg et Lidström, bien au contraire. C'est que les Canadiens disposaient en la personne de Dany Heatley d'un véritable leader. Son but en prolongation en quart de finale, alors qu'il entrait en zone offensive à un contre trois, est la marque des grands. Concluant de la meilleure des façons une saison qui ne pouvait pas plus mal commencer avec un accident qui a failli ruiner sa vie et qui l'a coûtée à un de ses amis, Heatley, combinant puissance physique et sens du but, a pris pendant ces deux semaines une nouvelle dimension dans le hockey mondial.

 

Deuxième : Suède. Depuis les championnats du monde 2001 en Allemagne, l'équipe de Hardy Nilsson est un régal pour les yeux. Des passes parfaites à la maîtrise technique symbolisée par les pivots de Nylander, tous les éléments d'un jeu collectif brillant étaient présents. Tous, sauf l'efficacité. Les échecs se répétant, Nilsson a été rappelé à l'ordre par la presse mais aussi par ses collègues, dans d'étranges procès en hérésie tactique comme seule la Suède peut en connaître. Alors, il a assoupli sa philosophie de jeu, abandonnant peu à peu l'attaque à tout va pour un hockey plus équilibré, également capable de défendre en zone neutre comme le feraient les calculateurs les moins ambitieux. Mais rien n'y fait.

Car le problème n'est pas tactique, il est psychologique. Ce n'est pas dans les schémas qu'il faut chercher l'explication à la tonitruante élimination en quart de finale des JO contre le Bélarus. Et ce traumatisme est toujours présent dans l'inconscient de la Tre Kronor. Elle est toujours capable de faire une démonstration de hockey face à n'importe quel adversaire, comme pendant une moitié de match en finale contre le Canada. Mais au moment de porter le coup de grâce, c'est l'inexplicable paralysie, la résurgence des démons de la défaite. Le hockey suédois a toujours été en pointe tactiquement, mais ses joueurs ont la réputation d'être faibles mentalement. Lorsque le Canada a tout donné pour revenir, les Scandinaves se sont recroquevillés dans leur coquille, ils n'ont pas répondu dans les duels, ils n'étaient pas habités par la même foi inébranlable que leurs adversaires. Dès l'égalisation, on savait que c'était fini. La Suède a fait reposer ses espoirs sur ses jokers Peter Forsberg et Niklas Lidström pour la demi-finale et la finale, mais ils n'étaient pas les gagneurs attendus. Ils ont chacun réussi une passe décisive de grande classe... et c'est tout. Ils ont participé à la faillite générale, et Lidström a été un des premiers à craquer en finale. Friable psychologiquement, la Tre Kronor s'est enfermée dans un cercle vicieux de l'échec, et on ne voit plus comment elle peut s'en sortir.

 

Troisième : États-Unis. L'esprit de corps, c'était le seul moyen pour que cette équipe américaine pauvre en talent puisse s'en sortir dans ce tournoi malgré le tirage au sort défavorable. Le capitaine Chris Drury a montré l'exemple en offrant un repas à toute l'équipe, staff compris, dans un restaurant de Prague après les quarts de finale, signe que la vedette se mettait au service du collectif. Les bases du jeu nord-américain, avec une extrême simplicité mais une grande efficacité, devaient être appliquées à la lettre. Ensuite, il fallait un peu de réussite, et les États-Unis se sont placés sous une bonne étoile dès le début du tournoi, avec des buts chanceux contre la Slovaquie et un but controversé accordé contre la Russie. Enfin, il fallait le héros improbable, celui de tout bon scénario hollywoodien, et ce fut Andy Roach, l'obscur défenseur de Mannheim, plutôt qu'un des membres d'une attaque entièrement estampillée NHL. Sa feinte fantastique pour inscrire le seul tir au but réussi des quarts de finale et éliminer les Tchèques le fait entrer dans la légende, un mouvement qui ne marche qu'une fois... mais c'était la bonne. Il a récidivé d'un tir direct lors du match pour la troisième place joué également aux penaltys et qui est tout simplement allé à celui qui en voulait le plus.

Ce n'est pas souvent que les Américains élevés dans le culte de la victoire savent apprendre l'humilité pour aller chercher une médaille de bronze, mais ce groupe avait une âme. On ne sait pas si son plus grand mérite est d'avoir ramené une médaille - la seconde seulement pour les Américains sur les quatre dernières décennies - ou d'avoir réussi une autre gageure, celle qu'un match de championnat du monde soit diffusé à la télévision aux États-Unis. Ce pays qui n'a pas souvent de si bons ambassadeurs a vu dans cet effectif de patriotes volontaires et désintéressés les valeurs positives dont il se prévaut. Cela rassure en ce moment.

 

Quatrième : Slovaquie. On pourra discuter jusqu'à plus soif du but litigieux qui a envoyé le Canada en finale. Ceci dit, les Slovaques sont-ils les mieux placés pour se plaindre de l'arbitrage, eux qui, rappelons-le, avaient marqué un but contre la Russie alors qu'ils étaient en surnombre sur la glace ? Ils doivent surtout ne s'en prendre qu'à eux-mêmes. Si Ján Laák s'était relevé après avoir été déséquilibré par Rob Niedermayer au lieu de rester sur la glace à regarder l'arbitre, il n'y aurait pas eu de but, la Slovaquie se serait peut-être qualifiée, et il aurait été élu meilleur gardien du tournoi, ce qu'il aurait mérité au vu de ses cinq blanchissages (dont un partagé avec Krizan).

La Slovaquie a ensuite été incapable de réagir et de mettre du rythme, ce qui est parfaitement logique car elle ne l'avait presque jamais fait auparavant dans le tournoi. Dès le premier match contre l'Ukraine, des consignes ont été données sur le banc pour s'économiser. Plus minimaliste, tu meurs. Les Slovaques étaient tellement vexés d'entendre sans cesse répéter qu'ils n'avaient pas une défense à la hauteur de leur talent offensif qu'ils se sont échinés à prouver le contraire. Démonstration réussie, mais on voit mal l'intérêt si c'est pour ne pas ramener de médaille. Il y a des limites à l'esprit de contradiction. Nous sommes ravis d'apprendre que la Slovaquie peut jouer de façon aussi prudente et dénuée d'intérêt que n'importe quelle autre équipe. Ça nous fait une belle jambe. Mais défendre pour préserver le score dès qu'elle mène, ce n'est pas son hockey. À jouer contre-nature, elle s'est pénalisée elle-même. C'est un vrai gâchis quand on connaît la qualité de ses attaquants.

 

Cinquième : République Tchèque. Un leader exemplaire, c'est celui qui fait gagner son équipe. Il ne suffit pas d'épater à chaque présence sur la glace, comme sait si bien le faire Jaromír Jágr. Le n68 n'a en effet toujours rien gagné avec les Tchèques, sauf bien sûr les JO de Nagano. Mais, s'il y avait démontré toute l'étendue de son talent, il n'avait pas pesé d'une façon décisive sur les rencontres, pas comme un Heatley pendant cette quinzaine par exemple. Le titre mondial se refuse donc toujours à l'attaquant de Kladno. Il n'a toujours pas rejoint la tablée des Loob, Forsberg, Larionov, Sakic ou Fetisov, ceux qui ont remporté à la fois les Jeux Olympiques, la Coupe Stanley et les championnats du monde - ils étaient treize à table et sont maintenant quatorze avec l'ajout du meilleur défenseur canadien Scott Nidermayer. Ce n'est sans doute pas un hasard. Jágr est un joueur brillant, mais pas un homme qui forge les victoires. Son palmarès porte pour l'instant la patte de Messieurs Lemieux et Haek.

Cela traduit bien le problème plus général de cette équipe. Dominer la compétition de son empreinte puis se faire éjecter sans gloire en quart de finale, c'est à l'image de ce qu'a fait le meilleur club tchèque Pardubice en Extraliga, cela suit donc une certaine logique. Cette sélection nationale majoritairement constituée de joueurs de NHL expérimentés manquait de fougue juvénile - un très bon Petr Prucha étant une trop rare exception - et de soif de vaincre. Slavomir Lener n'avait ainsi pris personne du champion tchèque Zlín ni du champion russe Omsk, des joueurs qui avaient acquis cette mentalité de gagneurs. La presse de son pays le lui a reproché, et a rappelé au passage que Lener n'avait aucun passé de joueur, contrairement à ses collègues des autres participants du Mondial. Ce reproche n'aura plus cours avec son successeur Ivan Hlinka. L'homme qui a lancé la sélection tchèque sur les rails de la victoire à Nagano est maintenant appelé à la rescousse après trois championnats du monde et un tournoi olympique sans médaille.

 

Sixième : Finlande. Récemment auréolés du titre de l'Euro Hockey Tour, les Finlandais ont présenté un bon effectif, subtil mélange de joueurs évoluant au pays, en Suède et en Suisse, auxquels sont venus s'ajouter quelques renforts de NHL dont les franchises étaient éliminées. Cela dit, comme pour d'autres participants à ces championnats du monde, certains joueurs NHL sont trop blessés pour se joindre à l'équipe nationale mais ne l'étaient pas assez pour manquer les séries de NHL (Timonen, Lehtinen...). Mais la Finlande a encore échoué en quart de finale après avoir mené tout le match, le talent offensif canadien ayant raison de Mika Noronen, visiblement dans un mauvais jour. Les Finlandais ont été à peine surpris de la défaite ainsi tant ils se sont habitués à perdre au dernier moment (non seulement l'an dernier à domicile 5-6 contre la Suède, mais aussi avant avec les cinq finales perdues sur six disputées dans leur histoire).

La Finlande a su utiliser sa belle équipe pour créer du bon jeu collectif avec des lignes qui se connaissent depuis longtemps, un jeu souvent physique et porté vers l'attaque. La stratégie typique était d'utiliser les avants rapides et puissants pour entrer en zone puis de laisser tirer les arrières offensifs (Nummelin, Salo, Karalahti, Niinimää) ou bien de se contenter de balancer au fond. Cela permettait à l'équipe de s'installer durablement en zone d'attaque et de rester dans les bandes où elle excellait... et de limiter les périodes où elle devait défendre, jamais très à l'aise. Les Finlandais comme souvent ont du mal à gérer un score.

 

Septième : Lettonie. "Nous partîmes dix mille, et par un mauvais sort, nous nous vîmes sept mille en arrivant au port..." En effet, les supporters lettons, toujours aussi nombreux et nombreuses pour mettre l'ambiance, ont été victimes d'une escroquerie dont les coupables sont en prison. Trois mille d'entre eux ont découvert une fois arrivés à Prague que les tickets qu'on leur avait vendus étaient des faux. Ils ont donc dû être raccompagnés dans leur pays et n'ont suivi le championnat du monde qu'à la télévision. C'est la seule fausse note pour l'équipe balte, dont le capitaine Vjaceslavs Fanduls a reçu les félicitations téléphoniques personnelles du premier ministre, ravi de constater que la Lettonie était en quart de finale tandis que la Russie, avec qui les relations diplomatiques sont toujours difficiles, n'y était pas.

L'entraîneur Curt Lindström a donc rempli les objectifs qui lui ont été assignés, du moins sur le plan des résultats. Il se tâte néanmoins avant d'accepter une prolongation de deux ans. Il est bien placé pour savoir que le renouvellement de l'effectif n'est pas facile et que les perspectives ne sont pas mirifiques. Si la Lettonie a profité du bon tirage pour se glisser en quart de finale, il n'est pas dit qu'elle y revienne souvent. Elle semble plus éloignée d'un exploit qu'il y a quelques années de cela avec son attaque à tout crin indomptable, et commence à montrer ses limites, même techniquement. Toutefois, Lindström ne partira pas renforcer le rival. Comme la rumeur l'annonçait comme le premier entraîneur étranger de la Russie, le Suédois a répondu avec malice qu'il avait le cur trop fragile pour cela. Pas fou non plus, le bougre...

 

Huitième : Suisse. Jamais l'hymne suisse n'avait paru aussi beau. C'est ce qu'a déclaré Ralph Krüeger après la qualification pour les quarts de finale obtenue aux dépens de l'Allemagne. L'identité de l'adversaire comptait au moins autant que la victoire, car la Suisse avait déjà fait un tour dans le grand huit l'an dernier. Mais battre ses voisins du nord, elle ne l'avait plus fait en match officiel depuis 1992... déjà à Prague. Pour en venir là, il a fallu une transformation radicale, celle qui devait permettre d'enfin mettre aux termes aux préjugés sur la supériorité évidente des Allemands combatifs et durs au mal sur les Suisses paresseux et bien établis dans leur championnat douillet.

La "Nati" a joué de façon plus agressive que jamais, et le temps où elle s'en faisait remontrer par la France semble donc révolu. Le problème, c'est qu'en prenant une dimension physique nouvelle, elle a aussi parfois été trop agressive, ce qui s'est traduit par des prisons en excès. Elle détient le record des pénalités mineures par match, devant la France qui a pourtant beaucoup péché par indiscipline. Comme ses unités spéciales ne sont pas encore au top niveau, cela lui a parfois joué des tours. L'autre grand problème est l'absence persistante de buteur, car ce serait mentir que de dire qu'elle a été étincelante offensivement. Privé de son habituel complice en sélection Flavien Conne, Martin Plüss a par exemple été en dessous de ses performances habituelles.

 

Neuvième : Allemagne. Le système de Hans Zach atteint ses limites. Non pas parce qu'il a raté les quarts de finale pour la première fois, mais à cause de la manière. Son 1-4 a comme d'habitude ennuyé tout le monde... sauf ses adversaires qui s'en sont accommodés. Surtout, son attaque a été désastreuse. Dix buts, pour la plupart de raccroc, en six rencontres, c'est désespérément peu. Et c'est encore pire dans les unités spéciales, où seule la France a un bilan inférieur. Zach s'est plaint que ses joueurs n'ont pas de temps de glace en supériorité en DEL, malheureusement un simple coup d'il aux statistiques suffit à lui donner tort, puisqu'une dizaine d'entre eux ont marqué plusieurs buts en jeu de puissance cette saison. Il s'est aussi lamenté de la retraite de ses centres, mais il n'avait fait aucun effort pour les renouveler et il a continué à dédaigner Robert Hock, meilleur marqueur allemand de ces cinq dernières années en championnat, et qui a trouvé le chemin du but partout où il est passé... sauf à Cologne sous la houlette de Zach.

Le "volcan des Alpes", surnom que Hans de Bavière a adopté au point d'en faire le titre de sa biographie, a semblé en sommeil. On n'a pas vu ses éruptions habituelles sur le banc. À force de privilégier de braves joueurs disciplinés à la Molling ou à la Blank, son équipe a manqué de caractère, alors qu'il n'a que ce mot-là à la bouche. La non-sélection d'arrières à forte personnalité comme Christoph Schubert (qui avait préféré rejoindre l'équipe nationale plutôt que de répondre à l'appel des Ottawa Senators de finir les play-offs NHL en réserve avec eux après la fin de la saison d'AHL mais qui n'a joué qu'un match de préparation avec l'Allemagne avant d'être écarté) ou Lasse Kopitz, l'auteur du but rageur de l'égalisation l'an dernier contre le Canada, a fait jaser. C'est la première fois que la pertinence des choix de Hans Zach a été aussi profondément remise en cause, et que la perspective d'une équipe d'Allemagne entraînée par un autre a commencé à germer dans les esprits. Il n'a pas tardé à en tirer les conséquences, déclarant de lui-même au bout de quelques jours qu'il ne prolongerait pas son contrat au-delà du 30 juin. Il laisse une équipe établie dans l'élite mondiale et directement qualifiée pour les JO, soit une bonne base de travail pour son successeur.

 

Dixième : Russie. Il s'en est fallu de peu que la contre-performance historique de Saint-Pétersbourg ne soit égalée. Le retour de Viktor Tikhonov à la tête de la sélection s'est soldé par la deuxième plus mauvaise place de l'histoire. Et ce championnat du monde a été marqué par l'antagonisme entre le "tsar" et le "petit prince" Ilya Kovalchuk. Le premier a considéré que le second avait fauté d'entrée en s'accordant des jours de repos avant de rejoindre la sélection, et a fini par en faire sa tête de turc. Kovalchuk, quant à lui, a estimé que les méthodes de Tikhonov étaient mauvaises dès le départ, et que faire s'entraîner deux fois par jour des joueurs déjà crevés n'était pas une mise en condition intelligente. Il faut dire que le bon Viktor n'a cessé de répéter que le calendrier densifié de la Superliga russe était une hérésie pour la sélection nationale, mais qu'il n'en a pas tenu compte pour tenter de ménager les joueurs qui sortaient de play-offs astreignants joués à un rythme heureusement sans équivalent dans le monde.

Le résultat a été déplorable. Le débat NHL/Superliga n'a même pas lieu d'être. Que ce soit Kalinin et Morozov d'un côté ou bien Prokopiev de l'autre, on peut renvoyer tout ce beau monde dos-à-dos. Même le capitaine Oleg Tverdovsky, chantre de la discipline de jeu dans ses discours, a parfois été un peu gourmand, obligeant Yushkevich à rattraper les conséquences de ses relances hâtives. On pourra aussi gloser sur le fait que les joueurs de l'Avangard Omsk avaient su passer outre le but refusé en finale de championnat contre Magnitogorsk pour gagner quand même le titre, alors que leur volonté a paru annihilée, comme celle de leurs coéquipiers, après le but marqué par les Américains avec une gêne manifeste sur Sokolov. La combativité de Yashin, toujours prêt quand il s'agit de revêtir le maillot national, a parfois paru isolée.

Tikhonov a encore deux ans de contrat, mais on se demande comment il pourra continuer dans ces conditions. Il a dénoncé la bizarre épidémie de blessures chez les joueurs de NHL convoqués, mais il n'a rien fait dans ce tournoi pour arranger sa réputation et paraître plus accommodant. Les vertus éducatives de la terreur psychologique restent encore à démontrer. Engueuler les joueurs à la moindre erreur n'a servi qu'à les braquer et qu'à augmenter encore leur fébrilité. Le mot "démission" fait bondir Tikhonov, mais même le président de la fédération russe Aleksandr Steblin l'a prononcé. Et voilà que le président de la NHLPA Bob Goodenow, qui a choisi hockey plutôt que diplomatie à l'université, déclare qu'il est hors de question que Tikhonov entraîne à la Coupe du monde. Il n'est pas sûr du tout que les Russes apprécient cette ingérence manifeste dans leurs affaires, mais il reste que la Coupe du monde est un business géré par la NHL et le syndicat des joueurs, dont le patron possède donc un pouvoir considérable et une parole lourde de poids. De fait, on voit mal quels joueurs de la NHL (sachant que la Superliga russe tiendra a priori son championnat durant cette période) accepteront d'être cravachés par Tikhonov en septembre à la Coupe du monde. Et qui dans les cages ? Khabibulin, à qui Tikhonov avait confisqué d'autorité sa médaille d'or à Albertville parce que l'entraîneur la méritait plus selon lui que le troisième gardien ? La réunion de la fédération du 15 mai sera capitale.

 

Onzième : Autriche. Ça y est, le palier a été franchi. C'était inévitable. Le potentiel de cette équipe autrichienne la destinait un jour au l'autre à marquer les esprits. Le nul 2-2 contre le Canada, sous l'impulsion d'un impérial Thomas Vanek qui s'est éteint par la suite, est le nouveau match-référence. Les observateurs ont été unanimes pour reconnaître en l'Autriche le pays qui avait le plus progressé. Il n'y a pas de secret. Il y a quatre ans, le championnat national a dû repartir de zéro alors qu'il ne restait plus que deux équipes dans l'élite. On a rebâti un championnat élargi avec limitation des étrangers, et ce sont alors les jeunes qui ont eu leur chance. Même en mettant à part le cas d'un talent à la Vanek, ces joueurs prometteurs ont eu leur chance très tôt en club comme en équipe nationale. Les meilleurs ont pu partir à l'étranger avec le soutien actif de la fédération, comme Oliver Setzinger en Finlande. Et aujourd'hui, les Français peuvent regarder avec envie l'impressionnant trio de joueurs de vingt ans Setzinger-Koch-Welser, alors qu'ils ont eux aussi des jeunes qui ont ce potentiel.

Pour autant, cette équipe est encore un peu tendre. Elle n'a en fin de compte battu que la France, et n'a pas su conserver des victoires qui lui tendaient les bras, se faisant remonter deux buts contre le Canada et trois contre la Suisse. Elle a aussi manqué le match décisif contre la Lettonie, en se prenant un but d'un joueur sortant de prison malgré un avertissement sans frais identique quelques secondes plus tôt. Mais peut-on lui en vouloir ? Évidemment qu'elle est inexpérimentée, avec seulement deux joueurs de champ de vingt-huit ans ou plus. À moyen terme, l'avenir lui appartient. Cependant, le championnat du monde chez elle de l'an prochain vient presque un poil trop tôt.

 

Douzième : Danemark. Coup d'arrêt dans le schéma général de progression du hockey danois, ce championnat du monde doit être qualifié de décevant. Bien qu'expérimentée et de bon gabarit, la défense nordique a été souvent prise en défaut, même si l'attaque a continué à profiter du moindre relâchement - plus rare que l'an passé - de l'adversaire. Le bilan est extrêmement maigre, avec pas mal de raclées et une victoire dans la douleur sur le Japon grâce à un but contre son camp adverse.

Cela ne remet pas vraiment en cause les indices traduisant l'éclosion du hockey sur glace au Danemark. Le championnat gagne régulièrement en niveau et en intérêt, la télévision nationale s'y intéresse de même qu'à ces championnats du monde. Et ses sympathiques supporters, autrefois la référence du groupe B mondial, se font une réputation chez les grands. De toute façon, le groupe d'Ostrava n'aura pas appris grand-chose au Danemark au vu de la qualité des adversaires. Un exploit comme celui contre les Nord-Américains l'an dernier n'arrivera pas tous les jours, et il est maintenant nécessaire de viser des victoires face aux équipes du deuxième échelon du hockey international afin de s'y établir durablement. Mais le hockey danois a toujours besoin de défis, et celui de battre la Suisse pour se qualifier pour les JO en est un de (trop grande ?) taille.

 

Treizième : Kazakhstan. Loin des yeux... loin du niveau. Ce proverbe qui s'applique parfaitement à la France n'a pas du tout concerné l'autre promu, le Kazakhstan. Battu uniquement en fin de match par l'Allemagne et par la Lettonie (sur un but décisif discutable), il s'est certes retrouvé en poule de maintien. Mais même avec ses trois meilleurs joueurs diminués, les frères Koreshkov parce qu'ils sortent d'une longue saison et de play-offs épuisants avec Magnitogorsk, et le gardien Vitali Eremeïev parce qu'il s'est blessé en cours de match contre la France et a ensuite raté celui contre le Japon, il a tranquillement assuré son maintien, comme si c'était la routine. Dans son traditionnel jeu en contre-attaque, il a été d'une efficacité mortelle. Avec 12,10%, il termine d'ailleurs avec le meilleur pourcentage de réussite aux tirs des équipes engagées.

 

Quatorzième : Ukraine. Elle avait annoncé qu'elle s'était désormais suffisamment préparée pour ne plus refaire le coup du tournoi "minimaliste" où une seule victoire assure le maintien. Malheureusement, elle n'a pas montré qu'elle était capable d'enchaîner les bons matches. Sa résistance supposée ne s'est pas ressentie au sein de la "poule de la mort", et ensuite, un match nul peu fringant contre le Japon, une victoire au ramasse-miettes contre la France et un nul généreusement accordé par le Kazakhstan lui ont permis de garder sa place. Mais son manque de rythme et d'engagement physique au fur et à mesure de l'avancement du tournoi est inquiétant. Le déclin semble se poursuivre inexorablement.

 

Quinzième : Japon. Ce championnat du monde qui sanctionne enfin sa descente en division I est peut-être paradoxalement le plus encourageant pour le Japon. Maintenant, au moins, il y a matière à construire, et il pourra progresser mieux face à des adversaires de son niveau. Même s'il n'est là que depuis février, date à laquelle il a remplacé Glen Williamson comme entraîneur national, Mark Mahon a bien analysé le problème de l'équipe japonaise. Elle a pris l'habitude d'affronter des grosses écuries, mais elle dispute trop peu de matches, y compris amicaux, contre des pays de son niveau, et ne sait donc pas gérer des rencontres avec la pression du résultat. On en a vu un exemple caricatural avec le désormais célèbre but contre son camp de Nobuhiro Sugawara contre le Danemark. C'est donc toute une politique qu'il faut réorienter, ce qui ne sera pas facile car les pays européens sont pris par l'Euro Hockey Challenge (une chance pour un tournoi du Mont-Blanc en quête d'adversaires pour la France ?). Après cinq années de maintien artificiel dans l'élite mondiale sans la moindre victoire, le Japon devra jouer pour gagner maintenant qu'il sera à sa place en division I, et c'est déjà une révolution dans les mentalités.

 

Seizième : France. Trois années en division I ont suffi à couper le hockey français des réalités du hockey mondial, au point de ne pas se rendre compte du niveau réel auxquels évoluent aujourd'hui la Suisse ou l'Autriche, presque qualifiées de tirage facile. Le retour sur terre a été terriblement brutal. Cristobal Huet a raté son Mondial, et on attend toujours qu'il soit déterminant pour faire basculer des matches en faveur de l'équipe de France, ce qu'il n'a jamais fait. La défense a été dépassée. Bien sûr, les anciens Dewolf et Pouget ont été trop lents et absolument pas au rythme international, mais la déception a été généralisée, notamment avec les ex-Rouennais Carriou et Pousset, de quoi poser de vraies questions sur la formation des arrières tricolores. Au bout du compte, Christian Pouget doit sans doute se dire qu'il aurait mieux fait de débrancher son téléphone. L'appel-surprise de Heikki Leime pour lui proposer une place en équipe de France n'était pas un coup de fil piège intentionnel, mais il en est devenu un en pratique. Le talentueux attaquant formé à Gap avait hésité avant d'accepter car il doutait d'avoir le niveau dans son poste actuel de défenseur reconverti, et effectivement ses multiples relances ratées et cadeaux à l'adversaire ont donné bien piètre allure à sa fin de carrière internationale.

Mais il est vain d'accabler un joueur tant la faillite a été collective. La détresse offensive d'une équipe de France en panne totale de leader et plus encore sa production en dessous de tout en jeu de puissance complètent tristement un tableau bien noir. Cet échec s'explique en partie - mais pas totalement tant un ressort semble s'être cassé chez ces Bleus incapables de se révolter - par le manque de moyens mis à la disposition de l'équipe de France. Au moins, son sort aura réussi à déclencher un élan de pitié et de sympathie chez tous les médias suisses. C'est clair, le hockey français est en chantier. Il est actuellement à la croisée des chemins, et sa destinée à long terme, qui dépendra de la volonté de ses acteurs, est plus importante que cette débâcle heureusement assez brève, même si elle a été particulièrement douloureuse.

Marc Branchu

 

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