Les Jeux de la propagande

 

Présentation du tournoi olympique - Résultats des Jeux Olympiques 2002 - Bilan sportif de la compétition

 

Ces Jeux ne se sont malheureusement pas déroulés seulement sur la glace, mais également en coulisses dans des combats de propagande.

Depuis les Jeux Olympiques d'Atlanta, décrits par beaucoup comme les pires depuis la seconde guerre mondiale, on connaissait tous les problèmes qu'impliquaient l'organisation une telle compétition aux Etats-Unis, dans une ambiance qui oscillait entre la commercialisation à outrance et le chauvinisme exacerbé. En l'absence quasi-totale de visiteurs étrangers (refroidis par les prix ultra-prohibitifs des hôtels et de l'accès aux compétitions qui interdisaient tout déplacement à moins d'y engloutir plusieurs mois d'un bon salaire), ces Jeux n'existaient que par les athlètes américains et les épreuves où ils concouraient. Les médias locaux faisaient la pluie et le beau temps, au point d'obtenir la modification d'un résultat entériné (patinage artistique couples).

Mais si l'on s'attendait plus ou moins à cela, on a été surpris de voir l'émergence d'une contre-propagande, cette fois-ci organisée par les Russes. Ceux-ci ont dénoncé par la voix de leur président Poutine la dérive commerciale de ses Jeux et ont même menacé le CIO d'organiser des contre-Jeux. Mais il est difficile de croire à leur noble combat de défenseurs du sport mondial martyrisé. On a surtout remarqué leur capacité à soutenir sans ambages leurs sportifs convaincus de prise d'EPO, comme cela avait déjà été le cas avec Yegorova lors des derniers championnats du monde d'athlétisme.

On a surtout vu deux super-puissances ressusciter le "bon vieux temps" de la guerre froide et montrer du doigt la paille dans l'il du voisin pendant qu'ils rajoutaient des poutres dans le leur. Ce sont les athlètes, et plus encore ceux des petits pays qui n'ont pas voix au chapitre au niveau du lobbying, qui pâtissent de cet état de fait. On souhaite donc bon courage à Jacques Rogge, le nouveau président du Comité International Olympique, plein de bonne volonté mais qui récolte tous les fruits des dérives passées, et qui a du travail devant lui avant de pouvoir faire revivre l'esprit olympique.

Les Jeux sont devenus aujourd'hui une fenêtre médiatique comme une autre, et il n'y a pas que les multinationales qui rêvent d'y apparaître. Ils sont aujourd'hui devenus le terrain d'élection de la stratégie de communication des chefs d'état du monde entier. Et on ne parle évidemment ici de la sympathique famille royale suédoise vue dans les tribunes. Comme quoi la monarchie constitutionnelle a même donné des leçons de discrétion à de grands "démocrates". Par son ingérence dans les affaires de la fédération russe et son implication personnelle (en tout cas vis-à-vis de la presse) dans la nomination de Fetisov comme entraîneur national, Vladimir Poutine avait donné le ton de la récupération politique et avait d'ailleurs déjà réservé son avion en cas de qualification des siens pour la finale.

Mais il a sans doute été battu. Même un de ses compatriotes, Sergueï Fedorov, a été plus influencé par la propagande de son voisin : "Je sais que le Belarus a un excellent président. Il s'occupe du hockey sur glace". Et on comprend, qu'il s'en occupe, de son cher bébé, vecteur de propagande décidément idéal. Il n'a pas fait le déplacement (il faut dire qu'il est persona non grata aux Etats-Unis) mais a pu constater que le bourrage de crâne pouvait très efficace. En effet, à chaque compétition internationale, les entraîneurs nationaux ont pour consigne de faire référence en conférence de presse à leur président-qui-joue-deux-fois-par-semaine-au-hockey-sur-glace. Et ça marche, puisque même notre cher Heikki Leime est tombé dans le panneau et a déclaré d'un air amusé : "Peut-être faudrait-il que Jacques Chirac se mette au hockey." Le problème, c'est que le président en question, Aleksandr Lukashenko, est considéré par certains comme le dernier dictateur d'Europe (alors que pour les autres, c'est faire injure à Poutine, qui a muselé les médias et ré-instauré un culte de la personnalité dans les livres scolaires, que de lui décerner cette exclusivité).

Pourquoi faut-il que l'utilisation à des fins politiques des résultats sportifs viennent gâcher la magie des Jeux ? Et pourtant, Dieu sait qu'elle a fonctionné, car la victoire du Belarus devant la Suède en quarts de finale est probablement la plus belle surprise de l'histoire du hockey sur glace aux Jeux Olympiques, mieux que le Grande-Bretagne / Canada de 1936 (qui n'était après tout qu'une équipe de joueurs canadiens qui battait une autre équipe de joueurs canadiens pas beaucoup plus représentatifs), que le Allemagne / Etats-Unis de 1976, et même mieux que le fameux "miracle sur glace", le match Etats-Unis / Russie de 1980.

Le paragraphe était le premier où l'on parlait de sport, j'en suis le premier chagriné, mais c'est bien malheureusement à l'image de ces Jeux qui ont engendré agacement et ressentiment, et dont les plaies restent encore à mesurer dans beaucoup de domaines. Le hockey sur glace n'est pas la discipline qui en a le plus souffert, même si l'exagération était parfois de mise. On pense là, outre les face-à-face entre les Etats-Unis et la Russie, aux déclarations de Wayne Gretzky, qui condamnait la propagande américaine et accusait le monde entier d'espérer la perte des Canadiens. Ce n'était peut-être pas que de la paranoïa, mais peut-on empêcher les amateurs de sport de souhaiter voir le "gros" présumé perdre face au petit ? Et il faut aussi admettre que le Canada n'avait pas été digne de sa valeur dans les premiers matches, pression ou pas pression, qu'ils se mettaient du reste eux-mêmes sur les épaules en déclarant ne viser que l'or.

Il n'empêche que, si on s'intéresse uniquement au spectacle proposé sur la glace, on a assisté à un superbe tournoi olympique, au point qu'on a même vu de nombreux experts, y compris dans le d'habitude très nombriliste USA Today, demander à la NHL de se mettre aux normes internationales et de suivre l'exemple du "vrai hockey", ce jeu attrayant pratiqué sans bagarres, sur une grande glace et même sans hors jeu de ligne rouge ! Deux bémols cependant ont entaché cette compétition :

- la non-libération des joueurs de NHL en première semaine. Gary Bettman, le directeur de la ligue nord-américaine, a clairement montré ses priorités quand il a menacé les San José Sharks d'une amende d'un million de dollars s'ils "n'alignaient pas la meilleure équipe possible", à savoir s'ils choisissaient de se passer de Marco Sturm pour qu'il puisse jouer avec l'Allemagne, comme ils avaient l'intention de le faire, car "cela fausserait la compétition". Pourtant il n'a aucun scrupule quand les équipes reposent leurs stars avant les play-offs ou quand les joueurs sont absents pour des raisons personnelles, et c'est encore heureux. Tout dénote une politique à deux vitesses : Aebischer a pu être libéré par Colorado car il était "clair n2" mais Irbe a dû se morfondre sur le banc de Carolina parce que la hiérarchie des gardiens y était établie et qu'il était donc un joueur considéré comme nécessaire. Bettman veut montrer qu'il n'est pas homme à faire des concessions, et tant pis si cela se fait au détriment de la justice sportive.

- la nationalité des arbitres. Dans le cadre de négociations serrées, la NHL avait là encore imposé à partir du deuxième tour ses propres arbitres, un Canadien et deux Américains. Cela impliquait que ceux-ci auraient à diriger des matches où joueraient leurs compatriotes, ce qui ne se fait normalement pas dans le sport mondial. Non pas qu'il y ait à mettre en cause leur impartialité, mais, quoi qu'en dise l'IIHF, ce genre de décisions revient à jeter de l'huile sur le feu, surtout dans le contexte de ces Jeux Olympiques. Et ça n'a pas manqué : excités par la propagande et les menaces de retrait des Jeux prononcées la veille, les Russes, à l'exception de Khabibulin qui n'a pas voulu rentrer dans ce jeu, ont ainsi pu trouver un excellent prétexte à leur défaite en demi-finale en s'en prenant à un arbitre nord-américain (le Canadien Bill McCreary) qui avait d'ailleurs sifflé de façon tout à fait juste et honnête.

Les deux problèmes évoqué ci-dessus ont exactement la même cause : forte de sa puissance financière, la NHL impose ses règles. L'IIHF, et plus généralement le CIO, seront-ils prêts à payer au prix fort la présence des professionnels nord-américains aux prochains Jeux et à accepter toutes les compromissions au détriment de la régularité sportive ? Au quartier général de la fédération internationale à Zurich, le débat risque de faire rage dans les années à venir.

Marc Branchu

 

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