L'affaire Svitov / Chistov

 

A ma gauche, la NHL. A ma droite, l'armée russe. Au milieu, l'Avangard Omsk... Voilà comment l'on s'est arraché par tous les moyens deux des espoirs les plus prometteurs du hockey russe.

La draft 2001 de la NHL a consacré Ilya Kovalchuk, mais deux de ses compatriotes ont également été particulièrement recherchés : Aleksandr Svitov (choisi en troisième position par Tampa Bay) et Stanislav Chistov (choisi cinquième par Anaheim). Tous deux ont pour point commun d'évoluer à l'Avangard Omsk, mais leurs profils sont relativement différents.

Originaire d'Omsk (où il est né le 3 novembre 1982), Svitov est en effet un joueur au style de jeu presque nord-américain. Ce centre de 1m90 et 92 kg a le gabarit et la puissance physique recherchée en NHL. Il s'implique fortement dans le travail défensif et possède une grande force de pénétration et un bon slap, même s'il ne faut pas attendre de lui des sommets en matière de technique ou de patinage. Il a aussi une forte réputation de joueur dur, collectionneur de pénalités, et ne rechignant pas à la bagarre. Au contraire, Stanislav Chistov est un talent brut, rapide, agile, technique, créatif, et doté d'un grand sens du jeu. Ce joyau offensif, réputé modeste et moins caractériel que ses compatriotes, est capable de se faufiler à haute vitesse dans les défenses. Plus jeune que son coéquipier (il a vu le jour le 17 avril 1983), il a toutefois un gros handicap : sa relative petite taille (1m79 pour 77 kg). Il a ainsi été étouffé en play-offs du championnat russe par des défenses rugueuses, alors que Svitov faisait valoir ses qualités défensives à défaut de ses talents de buteur, éteints depuis l'automne précédent.

Stanislav Tchistov

Ses carences physiques (aux yeux des Nord-Américains) auraient pu être rédhibitoires pour Chistov s'il n'avait pas combiné plusieurs autres atouts. Devant tous les scouts de la NHL, aux Mondiaux juniors 2001 disputés à domicile, il avait été le seul joueur russe à surnager au milieu de la débâcle, alors que Svitov avait été le plus critiqué, pour son impuissance offensive, et surtout pour sa pénalité de cinq minutes contre la Suède en quarts de finale, qui avait sans doute provoqué l'élimination de son équipe. De plus, Anaheim n'a pas été insensible au fait que Chistov ait déjà passé deux ans en Californie. Au cours d'une tournée avec les juniors du Traktor de Chelyabinsk (sa ville natale) en 1996, il prend la décision, tout comme son coéquipier Kiril Koltsov, de partir étudier pendant deux ans dans un lycée de San Francisco et peut ainsi faire valoir aux scouts de NHL une connaissance basique de l'anglais que Svitov n'a pas et une possible meilleure adaptation.

Les franchises qui les ont draftées attendent ainsi beaucoup d'eux pour le futur et espèrent les aligner dès la saison suivante... Et c'est là que cela coince. Les deux joueurs sont toujours sous contrat pour quatre ans avec l'Avangard Omsk. Néanmoins, on sait que la NHL ne tient aucun compte de la valeur de contrats établis dans d'autres pays, et le 15 août, Svitov signe avec Tampa Bay. De son côté, Chistov prévoit de rester encore deux ans en Russie et n'a pas l'intention de rejoindre Anaheim tout de suite. Mais il s'est mis d'accord avec la franchise californienne pour pouvoir suivre un programme de réhabilitation aux Etats-Unis durant l'été, pour soigner son genou blessé au cours des Mondiaux des moins de 18 ans.

En Russie, on ne voit pas les choses du même il. Lorsque, douze heures avant le début du championnat, le président d'Omsk, Anatoli Bardin, apprend par un fax de l'IIHF que Svitov est désormais sous contrat avec Tampa Bay, il crie à la trahison et rappelle que le joueur lui avait assuré du contraire. La situation juridique est assez ridicule, car, à moins d'un accord écrit de sa nouvelle franchise, Svitov ne peut plus donc jouer pour Omsk, avec qui il a après tout toujours un contrat, foulé aux pieds par la fédération qui se range du côté de la NHL. Celle-ci estime en effet qu'elle a tous les droits à partir du moment où elle paie une compensation financière globale - qui vient d'être renégociée durant l'été - aux clubs européens.

Mais Bardin trouve la parade en se servant de la seule entité contre laquelle la NHL ne peut rien, d'après ses propres textes : l'armée. Chistov reçoit un coup de fil qui lui apprend qu'il est désormais considéré comme un déserteur. Il ne comprend plus rien, puisqu'il avait demandé à son agent d'informer Omsk de ses intentions : il a effectué des exercices physiques, entrevu des médecins, mais n'a même pas participé à un quelconque camp d'entraînement avec Anaheim. Les deux joueurs seront mis dans le même panier, en l'occurrence un fourgon militaire : les deux joueurs doivent vivre dans les baraquements des forces aériennes russes et passent plusieurs semaines dans un uniforme militaire sans prendre part aux sauts en parachute et sans faire grand-chose de leurs journées si ce n'est quelques exercices.

Aleksandr Svitov

Les deux joueurs peuvent rechausser les patins avec l'équipe-réserve de l'Avangard Omsk, liée à l'armée de l'air. Mais ils doivent surmonter un retard dans leur préparation et le choc psychologique. Svitov est agacé d'avoir été brocardé dans la presse locale comme le "milliardaire en costume militaire" que son père aurait convaincu de signer un contrat NHL pour amasser le pactole. Quant à Chistov, il se demande encore ce qui lui arrive. Tampa Bay donne finalement son accord pour que Svitov puisse jouer avec l'Avangard, les deux joueurs reviennent dans l'équipe première et tentent de se re-concentrer sur leur jeu.

Fin de l'affaire ? Non ! Fin octobre, des officiers de la police moscovite débarquent dans l'hôtel Yunost de Moscou, où séjourne l'Avangard qui attend de repartir pour un match à Khabarovsk. Ils sont accompagnés d'officiers du CSKA Moscou, le club de l'armée, et notifient à trois joueurs d'Omsk, Svitov, Chistov ainsi que Kiril Koltsov, leur transfert avec effet immédiat dans une base de la capitale. Dans leur nouvelle affectation, ils seraient bien sûr mis à la disposition du CSKA Moscou, à la peine en championnat. Ainsi, Anatoli Bardin a joué avec le feu en dénichant le point de l'accord IIHF/NHL qui stipule que les joueurs doivent auparavant satisfaire à leurs obligations militaires : il a tenté de se servir de l'armée, et l'armée a fini par se servir dans son effectif. Tel est pris qui croyait prendre... Ce n'est pas le ministère de la défense qui sauvera le hockey russe de l'exode de ses éléments les plus prometteurs.

Bien vite, cette incroyable situation - trois des plus grands espoirs du hockey russe détenus par l'armée - déclenche une levée de boucliers de tous les clubs russes. Si le CSKA parvenait à ses fins, cela signifierait le retour aux méthodes appliquées du temps de l'ex-URSS, où tous les meilleurs joueurs du pays étaient réquisitionnés par le CSKA. L'équité sportive serait menacée, et le sport manipulé par des intérêts extérieurs. De plus, les joueurs partiraient outre-Atlantique avant d'être en age d'effectuer leur service et le championnat russe s'affaiblirait. La fédération russe s'oppose alors au transfert des trois joueurs : certes l'armée est libre de délivrer des ordres de transfert pour ses soldats, mais les hockeyeurs ne peuvent pas passer impunément d'un club à un autre lorsqu'ils ont un contrat valide.

Finalement, l'armée est contrainte de faire machine arrière et les deux joueurs peuvent retourner à Omsk. Mais dans quel état ? N'ont-ils pas été affectés physiquement, techniquement, et surtout psychologiquement, par tous ces évènements ? Aux Mondiaux juniors 2002, Svitov et Chistov sont particulièrement attendus. Le talent des jeunes russes parvient enfin à se fondre dans un collectif et à obtenir le titre. Chistov est un des meilleurs attaquants du tournoi, tandis que Svitov se fait surtout remarquer par sa participation à une bagarre contre les Suisses qui lui vaut d'être suspendu pour le quart de finale et la demi-finale.

Aussi bien Svitov, qui semblait vouloir aller à tout prix en NHL, que Chistov, dont l'intention avant l'affaire était de rester quelque temps encore à Omsk afin de se ressourcer et de continuer à développer son jeu, décident à leur retour de se porter en justice pour faire casser leur contrat. Ils ne veulent plus entendre parler d'Anatoli Bardin, qui les à contraint à renier par écrit leur agent, et qui de son côté ne vaut plus entendre parler de ces joueurs, dont il estime qu'ils ont pris la grosse tête après la draft.

Ils retournent donc au HK CSKA Moscou, le club dissident mené par Viktor Tikhonov, même si seul l'autre CSKA (entraîné alors par Irek Gimaev) est une subdivision officielle du ministère de la défense. Pour la circonstance, le conflit entre les deux entités est oublié, et l'armée les cède au HK CSKA en vertu d'un accord d'activité commune entre les clubs rivaux. Mais la fédération russe leur interdit ne serait-ce que de s'entraîner avec l'équipe première, et ils terminent la saison en jouant avec la réserve.

Ces deux joueurs pourront-ils être maîtres de leur destin ? Au centre d'un conflit d'intérêts, tiraillés de toutes parts, c'est une joie qu'ils n'ont pas encore pu savourer jusqu'ici.

Marc Branchu

 

PS : finalement partis tous deux en Amérique du nord en 2002, Svitov et Chistov reviendront en même temps en Russie - de leur plein gré - trois ans plus tard, en 2005. Svitov retournera alors dans son club d'origine de l'Avangard et adhèrera au tout nouveau syndicat des joueurs fondé par... Anatoli Bardin. Celui qui avait éé présenté par les médias nord-américains comme un tyran bafouant la liberté de ses joueurs s'est en effet lancé entre-temps dans la défense des intérêts des hockeyeurs, et Svitov déclare qu'il a maintenant de très bonnes relations avec Bardin.

 

Retour à la rubrique histoire