Le chaos des transferts

 

Après le football (contraint et forcé), le hockey sur glace ferait bien d'examiner à son tour les incohérences qui règnent dans son système de transferts.

Pendant des mois, le football a vacillé sur ses certitudes, craignant que l'attaque de la commission européenne envers son système de transferts existant ne ruine son fragile équilibre. Il n'en a rien été, et le compromis trouvé a permis de poser certains principes directeurs tout en garantissant la pérennité de l'essentiel d'un système qui a fait ses preuves, à certaines incohérences près.

Ces principes de base qui ont eu le mérite d'être posés, voilà ce qui fait cruellement défaut au hockey européen. L'IIHF ne s'est jamais penchée sur ses fondations, et nul ne peut dire si le terrain ne va pas être emporté avec les murs à la première crue.

Observons si certains des principes édictés par la commission européenne et les instances du football ont leur équivalent en hockey sur glace. Tout d'abord, le droit des joueurs. Dans ce domaine, on est heureusement encore loin de la "loi de la jungle" régnant en Amérique du Nord, où les joueurs peuvent être vendus ou échangés sans préavis, et soumis à une concurrence de tous les instants, le système des clubs-fermes accentuant ce ballottage permanent. Néanmoins, nombre de dirigeants européens lorgnent sur les méthodes américaines, et ces dérives ont parfois leur pendant, les joueurs n'étant pas toujours les mieux traités. Le sort de certains joueurs d'Europe de l'Est, comme ceux que le président lyonnais Christophe Geoffroy usait en son temps à la pelle, n'est souvent guère enviable, mais ce n'est pas un cas isolé, et la nécessité de résultats pesant sur les renforts étrangers en font souvent la victime expiatoire (et peu autorisée à s'en indigner) des premiers licenciements.

Mais le respect des contrats signés est valable pour les deux parties, voilà une évidence que n'avait pas manqué de rappeler la commission. Il faut donc également veiller au respect des clubs. Quand on voit la désinvolture avec laquelle certains joueurs canadiens traitent leurs clubs du moment en Europe dès qu'on les informe d'une possibilité de contrat dans leur pays pour se rendre compte que ce défi est très loin d'être gagné. Là encore, les exemples ne manquent pas de ces joueurs partis sans laisser d'adresse et sans la moindre considération pour le club européen qu'ils laissent en plan. L'IIHF n'ayant aucun pouvoir sur les ligues nord-américaines, les dirigeants des clubs trahis abandonnent bien vite l'espoir d'un recours, et ce genre de comportements ne les incite pas en retour à choyer leurs étrangers. Chat échaudé craint l'eau froide, mais ce n'est pas ainsi que l'on établit un rapport de confiance. Le respect du maillot est une notion purement théorique dans un système influencé par le mode de fonctionnement nord-américain et son turn-over continuel, et au bout du compte les deux parties - joueurs et clubs - en sont les victimes.

Le problème est encore plus équivoque s'agissant de la NHL. Face aux millions de dollars des franchises nord-américaines, les clubs européens se sentent soudain tout légers dans la balance, et n'ont que leurs yeux pour pleurer le départ de leurs meilleurs joueurs. Pourtant, ils ne veulent plus considérer ce pillage comme une fatalité, ce qui explique les âpres négociations autour des compensations versées par la NHL - jusqu'ici dérisoires - envers ses "pays fournisseurs". Mais dans cette lutte d'intérêts, la NHL paraît en position de force. Elle est en mesure de dicter sa loi, et ne manque pas une occasion de rappeler que c'est par une générosité qui l'honore qu'elle consent à gratifier les clubs européens d'une telle manne.

Mais, même à l'intérieur de la juridiction de l'IIHF, les incohérences ne manquent pas. Selon l'accord FIFA / Union Européenne, un joueur doit rester au moins un an dans son club, ce qui évitera les dérives constatées récemment dans le football et les effectifs sans cesse chamboulés au beau milieu des compétitions. Sur ce terrain, le hockey a du retard à rattraper. Regardons ces pigistes embauchés à l'occasion des play-offs ou seulement pour la deuxième partie du championnat : en France, on n'a pas oublié l'étoile filante Evgeny Davydov à Amiens, mais on retrouve un phénomène semblable ailleurs. A peine un joueur a-t-il été éliminé avec un club qu'il peut en aider un autre à remporter un titre ou à se maintenir : ainsi, Christoph Brandner, non qualifié pour les play-offs avec Krefeld, a-t-il été recruté par Klagenfurt pour la finale du championnat d'Autriche. Et comment l'IIHF peut-elle tolérer que les clubs qualifiés pour ses Coupes d'Europe engagent des joueurs uniquement pour ces compétitions (Claude Verret avec Zurich en finale de Coupe Continentale) ? C'est la porte ouverte à toutes les dérives...

Pour une fois, la fédération française est en avance puisqu'elle lutte contre ce genre de pratiques. Encore faut-il qu'elle réagisse à temps, ce qu'elle n'avait pas fait pour l'affaire Lyon-Chamonix (et son joker Serge Djelloul, qui avait terminé sa saison en Autriche) il y a quelques années.

En effet, ces joueurs recrutés uniquement pour les matches décisifs nuisent à la régularité des compétitions, et pénalisent les clubs qui jouent le jeu, et tentent de parvenir le plus loin possible avec l'effectif dont ils disposent en début de saison.

C'est un problème global : il faut défendre à la fois les joueurs, les clubs et la justice sportive, et ne pas rentrer dans des réflexes corporatistes (comme ceux de certains syndicats de joueurs de football à l'annonce de l'accord). L'un ne va pas sans l'autre, et le hockey a besoin de toutes ses composantes.

On a vu certaines personnes du monde du hockey se gausser des malheurs du football lorsque l'on pensait que son système serait mis en péril par la commission européenne. Mais ils feraient mieux de regarder la poutre dans leur propre il : le hockey sur glace est bien en retard, et la rétribution des clubs formateurs garantie par l'accord passé par le football n'est malheureusement pas en place en hockey. Faute de transferts, la formation n'est pas récompensée à sa juste valeur.

L'IIHF a donc beaucoup de travail à faire pour harmoniser sa politique de transferts, protéger ses joueurs et ses clubs, et assurer la solidarité avec les clubs formateurs. Le chantier est de taille, et elle ferait bien ne pas commettre l'erreur de la FIFA, qui avait attendu que la Commission Européenne l'y oblige pour réfléchir à son système (alors qu'il fonctionnait déjà bien mieux que celui du hockey sur glace aujourd'hui).

Marc Branchu

 

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